Un formidable outil pour aborder le Poème et ses enjeux :
Dans l'impressionnante constellation des commentaires secrétés par le Poème de Parménide, l'ouvrage de B. Cassin occupe une place tout à fait spécifique. Après plus de 25 siècles d'interprétations parfois contradictoires (de Platon à Heidegger) qui n'ont le plus souvent considéré le Poème que comme un simple prétexte, l'auteur nous propose de revenir avant tout à la parole même de l'Eléate i.e. à la lettre même du texte parménidien, véritable acte de naissance de l'ontologie (avec sa thèse centrale selon laquelle `l'étant est et le non-étant n'est pas' et l'affirmation de l'identité être/dire/penser), matrice de la tradition philosophique occidentale (entendue comme discours sur l'être). Un tel retour au texte, par-delà les multiples interprétations dont il a pu faire l'objet, fait de l'étude de B. Cassin un précieux fil d'Ariane dans le dédale des lectures divergentes proposées par la tradition herméneutique. Des analyses philologiques et codicologiques particulièrement rigoureuses permettent à B. Cassin de proposer une interprétation tout à fait originale de la pensée parménidienne. L'ontologie de l'Eléate y est considérée avant tout comme un fait de langue ou, pour reprendre l'expression même de B. Cassin, une `ontologie de la grammaire'. Une lecture approfondie permet en effet à l'auteur de mettre en évidence la façon dont Parménide, par une exploitation tout à fait remarquable des possibilités de la langue grecque (en particulier de la polysémie du verbe « être ») ouvre la possibilité d'une ontologie. Par une déduction syntaxico-sémantique extrêmement minutieuse, l'Eléate passe ainsi de l'affirmation inaugurale `est' (Fr. II) à l'affirmation que c'est `l'étant qui est' (Fr. VIII, 32) via les affirmations successives de l'infinitif (Fr. VI, 1) et du participe (id.). L'étant devient ainsi, en lieu et place de la physis, le nouveau héros de la philosophie et le Poème une nouvelle Odyssée. Si l'auteur, avec la présence fort utile du texte grec et certaines analyses particulièrement denses (tant sur le plan philosophique que philologique), s'adresse manifestement aux spécialistes de la pensée parménidienne, elle n'en oublie pas pour autant le lecteur néophyte. Ce dernier découvrira, dans la troisième partie de l'ouvrage, un précieux glossaire qui regroupe la plupart des concepts fondamentaux du Poème et s'attache aux difficultés de traduction soulevées par ces derniers. A cette occasion, B. Cassin revient sur les principales difficultés soulevées par le Poème (statut de l'opinion dans l'économie du texte parménidien, question canonique autant que délicate du nombre de voies, ordre des fragments, rôle du Proemium etc.) ainsi que sur les principaux naeuds herméneutiques du texte parménidien. Un dossier, examinant la descendance spéculative de Parménide, vient clore l'étude magistrale de B. Cassin. Nous y trouvons réunis Platon, le premier à oser commettre le parricide dans le Sophiste i.e. à affirmer que le non-étant est d'une certaine façon, Gorgias de Léontium et sa formidable négation de toute possibilité d'un discours sur l'être (critique d'autant plus puissante qu'elle se contente de reprendre l'axiomatique parménidienne et de répéter son affirmation inaugurale), G.W.F. Hegel qui réactive le projet de l'ontologie, G.E.L. Owen grand commentateur anglo-saxon et enfin M. Heidegger qui su redécouvrir ce grand penseur que fut Parménide par-delà les gloses de ses épigones.
Outre l'ouvrage de B. Cassin, nous ne pouvons que conseiller la lecture des livres suivants à tous ceux désireux d'en apprendre un peu plus sur la pensée parménidienne : Le Poème : Fragments de M. Conche, Les deux chemins de Parménide de N.L. Cordero, Etudes sur Parménide (sous la dir. de P. Aubenque), Les sophistes de M. Untersteiner ou encore L'Etranger et le Simulacre de J.-F. Mattéi.