Kerouac n'a pas écrit une histoire. Au début on est tenté de suivre les péripéties des deux gaillards principaux, Sal Paradise alias Jack Kerouac et Dean Moriarty alias Neal Cassady (NB: dans le rouleau original, Kerouac n'a même pas pris la peine de modifier les noms réels des protagonistes, ainsi Neal Cassady, Allen Ginsberg et autres apparaissent directement sous leur véritable identité). Mais au bout d'un moment l'histoire semble patiner et nous avec et puis, d'un coup, paf ! On se rend compte que l'histoire n'a absolument aucun intérêt, que la seule chose qui prime c'est l'état d'esprit, le "Mood" pour reprendre un terme de jazz si propre à l'écriture de Kerouac. Soit cela prend et c'est magique, soit cela ne prend pas et c'est une déception cruelle pour le lecteur. Vous aurez compris que pour moi ça a pris, peut-être parce que je l'ai lu "Sur la route" sans but et sans mobile comme les deux protagonistes. Quand cela prend, on n'en ressort jamais complètement indemne, il y a un avant et un après Kerouac. C'est une autre manière de voir la vie. Cela devient de la métaphysique, une philosophie de vie (qui sera développée plus tard dans Les Clochards célestes). Est-ce moral de fuir ainsi tout le temps, d'abandonner ses enfants et ses compagnes comme le fait Dean? Est-ce que ça changerait quelque chose, à l'heure du dernier soupir, de ne pas les avoir abandonnés? Ce livre a le mérite d'exister et de souffler une autre vision de la vie que l'utilitarisme. Faire des choses qui ne servent à rien, juste pour les vivres, juste pour l'éphémère sensation qu'elles vous procurent. Vivre tout à fond, comme si cela devait être la dernière fois, expérimenter à tout va, la folle vitesse, les folles drogues, les folles orgies, les folles distances, les folles déprimes, les folles rigolades, les folles relations humaines, explorer des terrains inconnus de l'être, de la société, de la morale, de l'espace, vivre 100 vies en une, bref, accumuler des expériences, des expériences, et encore des expériences, quels qu'en soient la nature et le type, se chercher soi-même en une quête sans cesse réitérée au travers de ce que l'on ne connaît pas (voir la citation que j'ai postée). Voilà, pour moi, Sur la route, c'est tout ça. La devise de ces joyeux drilles pourrait être "peu importe le flacon, pour peu qu'il y ait l'ivresse!".
Le livre sortit en 1957, année mémorable à plus d'un titre, mais en particulier pour l'envoi dans l'espace du fameux satellite artificiel soviétique nommé Spoutnik. Il n'en fallut pas plus à Kerouac pour imaginer le terme de beatnik pour qualifier ces sortes d'électrons libres déguenillés ayant la bougeotte. Kerouac explique le terme "beat" comme faisant référence à trois notions combinées: la première provient des populations noires du métro de New York, littéralement les "battus", oubliés du rêve américain, croupissant dans la misère et l'absence de perspective, mais caractérisés par une sorte d'insouciance, une bonne humeur et une fraternité de tous les instants, couplée à une sérieuse tendance à chanter pour un oui pour un non. La seconde provient de la notion de pulsation, de "battement", terme qui évoque le cœur, mais aussi et surtout la rythmique du jazz, dont la prose spontanée de Kerouac se veut l'équivalent littéraire des improvisations propres à cette musique. Enfin, n'oublions pas que Kerouac était francophone et que le français était même sa langue maternelle et que donc le terme "beat" fait également écho au terme français "béatitude" dans son sens d'émerveillement simple et naturel devant le spectacle de la nature (humaine ou rencontrée Sur la route). Ainsi, l'auteur désigna-t-il sa génération (ceux qui ont fait 39-45 et en sont revenus un peu paumés) comme la "Beat Generation", clin d'œil à la non moins fameuse "génération perdue" de 14-18, si bien décrite par D. H. Lawrence dans L'Amant de Lady Chatterley et dont l'écrivain Ernest Hemingway en est l'archétype.
A titre de comparaison, si vous avez l'occasion, lisez cet autre "Sur la route" qu'est Voyage à motocyclette de Che Guevara et vous verrez un tout autre effet du fait de voyager sans but. D'une certaine manière, c'est la même histoire, les mêmes protagonistes, mais le hasard a fait qu'ils n'ont pas croisé la même réalité et qu'elle n'a pas eu les mêmes effets sur eux. Ceci engendre une autre métaphysique qu'il n'est pas inintéressant de confronter. Enfin, est-il utile de préciser que le "Sur la route" de Kerouac est dans la lignée des romans américains qui tirent leur origine du monument de Melville, Moby Dick, j'en veux pour preuve la première et la dernière page du roman. Dans la première, le héros ressemble à s'y méprendre au Ishmaël de Melville et dans la dernière, Kerouac compare l'Amérique à un ventre géant et allongé, allusion à peine masquée à la grosse baleine tueuse.