Un Essentiel Amazon.fr
Le disque qui enterre le rock 80s sagement calibré et annonce ce que sera le futur de cette musique de jeunes Blancs : audacieusement déstructuré mais hautement fredonnable. Produit par Steve Albini (Big Black),
Surfer Rosa marie la sauvagerie du punk-rock aux rondeurs de la pop la plus mélodique, fidèle au précepte grand écart que le groupe de Boston sest imposé, quelque part entre Peter, Paul & Mary et Hüsker Dü. Ce CD réunit en fait le premier vrai album du groupe (
Surfer Rosa, 1988) et le mini-album qui lavait précédé (
Come On Pilgrim, 1987), composé de huit chansons dans lesquelles le style très particulier des Lutins commence à sesquisser. Cavalcades effrénées, lévitations sur planches de surf volantes, paroles énigmatiques sous influence surréaliste et parfum post-New Wave (Boston est la ville américaine la plus anglaise, a-t-on coutume de dire) : Black Francis, rebaptisé plus tard Frank Black, et ses trois artificiers ne connaissent aucune limite. Lavenir leur donnera raison.
--José Guerreiro
Critique
Alors que l’album
Doolittle connaîtra un succès plus grand, les bases essentielles du groupe sont posées avec cette première sortie en 1988. Si «
Where is my mind ? » reste le tube découvert dix ans plus tard par le film
Fight Club, la chanson n’en demeure pas moins conformiste par rapport à l’oeuvre. Avant tout, le style des Pixies se résume à leur côté brut, simple et terriblement efficace. C’est la naissance d’un « rock impulsif et spontané » capable de narguer de temps à autre la pop et tout en conserver une attitude désinvolte. Les Pixies vont alors devenir les leaders malgré eux du rock indépendant des 90’s face à une scène anglaise prolifique.
Les paroles sont décalées, humoristiques voire naïves comme la déclaration d’amour «
Gigantic » ou l’exclamation «
Oh my Golly » (argot pour « Oh putain »). Les formats des chansons dépassent rarement les 2 minutes 30, les rythmes sont basiques («
Cactus » repose sur une basse assez grasse) et le chanteur hurle comme personne. On assiste à un ping-pong permanent entre la rage des larsens («
Something against you » et «
I’m amazed ») et l’accalmie des ballades propres à la surf music («
Brick the red »). Chaque refrain hurlé devient alors une sorte de slogan imparable. Impossible alors de ranger les Pixies dans une catégorie spécifique.
Surfer Rosa est un hybride entre le punk (batterie saccadée), la pop (guitare sèche) et le style brouillon du garage (voix saturée et inimitable). Même la bassiste se permet quelques commentaires au groupe en introduction de morceau. Elément qui rajoute en spontanéité.
Le producteur Steve Albini affine ici un son particulier et personnel, qu’il saura davantage exploiter plus tard sur l’album
Nevermind de Nirvana : un son lisse au service de la brutalité. Les secondes voix sont importantes, agissant presque comme un instrument supplémentaire. Côté graphisme, les Pixies marquent également le ton en utilisant le graphiste du label indépendant 4AD et confère une atmosphère particulière à la pochette jaunie et aux clips loufoques. A la fois dans la musique et dans l’imaginaire du groupe, la nouvelle génération se reconnaîtra par ce côté « bricolage » ne se prenant jamais au sérieux.
L’album délivre une musique urgente comme dans la chanson «
Tony’s theme », simple et qui tape directement dans l’essentiel. Pas de fioriture ni d’unité dans les styles, juste l’esprit authentique du rock. La raison d’un tel succès est évidemment le côté novateur d’un tel mélange, mais c’est avant tout le fait de pouvoir réunir plusieurs sortes de public, autour de plusieurs genres distillés par un seul et même groupe. C’est également l’une des premières démarches anti-commerciales. Une bouffée juvénile qui n’a pas pris une ride.
Samuel Degasne - Copyright 2012 Music Story