1983. Tom Waits quitte Asylum records et signe "Swordfishtrombones" chez Island records. Il ne changera pas uniquement de maison de disques, mais également de style musical, s'éloignant du piano-bar, du jazz et du blues "conventionnel". Cette rupture se fait ressentir par l'utilisation de percussions ethniques méconnues du grand public (influencé par le travail du musicologue Harry Partch) additionnées à d'autres instruments plus classiques, comme le piano, l'orgue, la guitare ou la contrebasse. En résultent des chansons géniales, éclectiques, qui toutefois peuvent surprendre voire même dérouter à la première écoute. La voix, forgée à l'alcool et au tabac au fil du temps, se durçit. Le style Tom Waits est né. Unique en son genre. Inégalable. Un style basé sur la déconstruction, le bruit, le bricolage, le théâtre et le cirque (incorporant des influences blues, jazz, rock, vaudeville, éthnique).
Swordfishtrombones est donc le premier album de cette deuxième période, beaucoup plus riche et innovante.
Dés le premier morceau, "underground", le ton est donné. Tuba, marimba, guitare électrique habitée, rythme primitif martelé, le tout servi par une voix rocailleuse. Tom Waits ne chante pas, il éructe.
Suit "shore leave", langoureux, rythme chaloupé, ambiance étrange et inquiétante. Les percussions en métal et les objets détournés font leurs apparitions. Sublime.
Première instrumentale avec "dave the butcher", duo orgue hammond B-3/percussions en bambou, rencontre improbable entre une bande son de film fantastique burlesque et une tribu africaine.
Passons la suivante, "johnsburg, illinois", ballade mélancolique piano/basse écrite pour sa femme (native du village en question), issue de sa première période, sans grand interêt.
"16 shells from a 30.6" est un blues entêtant. Son originalité vient du rythme inhabituel, joué sur les tomes, sans charleston, agrémenté d'une cloche plate. Trombone et contrebasse sont là pour appuyer la rythmique.
Avec son intro à la cornemuse, "town with no cheer" nous emporte, puis la cornemuse s'efface et les orgues prennent place pour nous livrer un morceau, certes agréable, mais un peu soporifique.
Avec "in the neighborhood" et sa section de cuivres à faire pleurer un dictateur, Tom Waits nous offre un de ces morceaux dont il a le secret, alliant la tristesse d'une marche funèbre et la féerie d'un chant de Noël.
Deuxième instrumentale avec le court mais magnifique "just another sucker on the vine", duo harmonium/trompette qui nous emmène sur le trottoir d'une rue pavée au début du siècle.
Ambiance piano-bar enfumé pour "frank's wild years" (l'orgue hammond à son apogée), où Tom Waits nous narre l'histoire de Frank qui, un soir de biture, las de sa vie monotone, met le feu à sa maison et la regarde brûler.
Arrive "swordfishtrombones", chef d'oeuvre hypnotisant, sensuel, sexuel, premisse du futur "temptation". La moiteur éxotique est palpable, accentuée par les percussions (marimba, conga, dabuki) et la ligne de basse jazzy.
"Down, down, down" est un grand moment de rock'n'roll. Un blues rapide faisant la part belle aux guitares et à l'orgue, se répondant mutuellement par petits solos interposés. On ne peut s'empêcher de taper du pied et de remuer la tête.
"Soldier's things" est une ballade jazzy, piano/contrebasse. C'est triste, c'est beau, mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus intéressant. Une chanson comme Tom waits en a déjà écrite et en ecrira par la suite.
Encore un blues avec le terrible "gin soaked boy". Formation classique guitare/contrebasse/batterie. La voix et la guitare s'en donnent à coeur joie, ça swingue, ça slide et c'est diablement efficace. Sans jamais tomber dans la demonstration.
Avec "Trouble's braids", sa ligne de contrebasse effrénée et ses percussions syncopées, Tom Waits signe un morceau éxutoire et lorgne du côté de la musique contemporraine, du free-jazz. On a l'impression d'assister à une séance d'exorcisme, un rite tribal.
Dernier titre, "Rainbirds" débute par des notes d'harmonica de verre puis laisse place au duo piano/contrebasse pour une jolie ballade instrumentale. Un morceau touchant, aérien, pour cloturer l'album.