Le chef d'orchestre Vladimir Jurowski, né en 1972, a déjà réussi un exploit : dans un paysage musical londonien d'une étonnante richesse, il a permis au London Philharmonic orchestra (dont il a été nommé chef principal en mai 2006) de se distinguer, alors que le London Symphony est dirigé par Valery Gergiev et que le Philharmonia a désormais pour directeur Esa-Pekka Salonen.
Les raisons de cet intérêt renouvelé sont, à l'écoute de cette symphonie Résurrection captée en public en septembre 2009 au Royal Festival Hall (résidence de l'orchestre), assez faciles à identifier. Jurowski est un chef à la fois précis (les attaques des pupitres de cordes) et galvanisant. On peut reprocher plusieurs choses à ce concert : un Urlicht assez froid (malgré les qualités de Christianne Stotijn), des petits maniérismes de chef qui concentrent parfois l'attention sur lui (ce passage, vous avez vu comme je l'ai dirigé ?) plutôt que sur l'oeuvre. Mais pour le reste, Jurowski a les qualités qui sont désespérément absentes chez bien de ses confrères aujourd'hui : tension fiévreuse du discours, construction ferme des longues séquences musicales (l'art de ne jamais perdre le fil), capacité à transmettre quelque chose, à mettre l'auditeur en ébullition. J'ai rarement entendu, récemment, les membres d'un orchestre avoir autant envie de jouer. Comme avec Tennstedt certains jours
Symphonie N°6, on se dit qu'il y a plus beau ailleurs (en couleur, rondeur, finesse), mais que ce n'est au fond pas si important que cela, et que jouer Mahler exige aussi (et d'abord) d'autres vertus.
C'est le finale qui me laisse un peu moins enthousiaste. Le Mahler de Jurowski est plus assuré qu'inquiet et je tends à penser qu'une partie du contenu n'est pas mise en valeur. Ce que raconte ici Mahler, en gros, c'est que l'impossible devient in fine possible ; or si le chef est trop sûr de lui, cette traversée de l'abîme avec remontée ultime vers la lumière n'est plus qu'une promenade de santé un peu bavarde (et avec beaucoup de cuivres indigestes). On ne s'ennuie certes pas avec un chef aux dons aussi éclatants que Jurowski, mais l'oeuvre exige dans ses derniers moments encore plus. Dans la salle je me serais sans doute levé pour applaudir ; chez soi on a le droit, tout en rendant hommage à un chef de cette trempe, et à une publication en disque qui n'est pas inutile, de penser à d'autres versions, des classiques et récemment le retour du superbe concert de W. Steinberg
Symphonie N°2 "Résurrection".
Mais s'il nous fait ça à moins de quarante ans, alors à l'âge atteint par Stokowski...