La 5° de Bruckner n'est décidément une fille facile qui se donne au premier venu. La noirceur démoniaque, enchaînée du premier mouvement, qui ressurgit dans le scherzo et se retrouve transmuée dans la fin du finale en fureur mystique, mêlée au souffle cosmique de l'adagio, restent encore et toujours l'apanage de Jochum avec le Concertgebouworkest à Ottobeuren, avec lui-même en dauphin avec la Sächische Staatskapelle Dresden. Seuls les versions berlinoises de Furtwängler, gigantesque, peut-être trop précisément pour traduire l'intériorité dans la projection qui fait le ton particulier de cette symphonie, et Wand, impeccable, résistent à une telle autorité. Quant aux Wiener Philharmoniker, leur sonorité dorée et enrobée n'y a jamais été idéale. Leur interprétation la plus convaincante restait à ce jour celle de Haitink, irréprochable mais un rien trop distanciée pour concurrencer ces monstres sacrés.
Sans rattraper Jochum ni Wand, ni sans doute même Furtwängler, Harnoncourt nous propose aujourd'hui une version viennoise assez remarquable, où la sonorité de l'orchestre est idéalement creusée et assombrie pour coller à la 5°. Si son mysticisme passant de la barbarie à l'extase berninienne n'est pas tout-à-fait au rendez-vous (encore une fois, Jochum !), le motorisme (essentiel pour tenir la route dans une partition aussi longue) est assez soufflant, et le travail sur le détail, pour une fois chez Harnoncourt, ne tourne pas à la préciosité mais offre une extraordinaire variété d'accents qui construisent une vraie narration, logique et entraînante, et dont la sévérité, la "méchanceté" typiques du chef trouvent une oeuvre où elles sont pleinement justifiées.