Passée la fanfare introductive, il respecte la retenue (« etwas gehaltener ») prescrite par la partition pour le sujet en la bémol qu'escortent les violons (1'09-).
Aucun débordement pour le passage tourmenté qui s'active à 5'09. Sous cette baguette, la marche funèbre se conclut (10'54-) dans une atmosphère plus lugubre que recueillie, évoquant l'ambiance amère du Tamburg'sell du recueil "Des Knaben Wunderhorn".
Outre son tempérament exalté, Bernstein sait aussi créer la tension dramatique par des moyens subtils. Exemple dès les premières secondes du "Stürmisch bewegt" : il prolonge et gonfle la cinquième note de l'arpège décoché par les contrebasses, sur laquelle déflagre la détonation des violons et les cuivres en staccato, accusant ainsi l'effet de surprise par cette superposition d'inerties différentes.
Dans le
concert filmé avec le Wiener Philharmoniker en avril 1972, les mélomanes qui l'ont vu se cramponner convulsivement à sa baguette, tel un capitaine à la barre d'un navire sur un océan déchaîné, savent comment il ressent intensément ce tempétueux mouvement.
Ne serait-ce qu'à cause d'une prise de son qui ne restitue pas l'orchestre dans son complet volume, les déferlements restent ici moins impressionnants, même si quelques abusifs statismes (mer d'huile pour les violoncelles très calmes à 4'33) les mettent en relief.
Le maestro américain suggère la grâce nostalgique du Scherzo au prix de quelques lenteurs : la valse 2'30-3'30, mais surtout l'épisode pizzicato au quatuor 6'45-
La reprise de la valse (10'07-) s'enfle dans un climax (10'28) élimé, qui amoindrit sa menaçante férocité.
Ce 7 janvier 1963, Bernstein livre-t-il tout le charme et l'intensité dont il est capable ?
Il nous évite en tout cas les excès de son généreux tempérament dans l'Adagietto qu'il phrase toutefois avec recherche, peut-être au détriment d'une plus allante sobriété.
Dans le Rondo, il mobilise dès le fugato (1'10-) un rythme énergique mais rigide, univoque. Les effets de hiatus, les formules de relance, et même l'académisme délicieusement parodié par ce Finale disparaissent quand on le transforme ainsi en course d'athlétisme. Reste un indéniable brio -non un spectacle.
Malgré sa réappropriation mélodramatique qui rivalise avec les intentions du compositeur, je préfère la version captée
en septembre 1987, bien mieux enregistrée au demeurant.