...se caractérise par sa précision, son élégance, sa tempérance.
Deux qualités qui transparaissent dès les périlleuses onze mesures « piu mosso » (1'39-2'00) des "Rêveries et Passions" que les pointes d'archets attaquent ici avec prudence.
Au chiffre VI de la partition (6'05-), la fougue réclamée par l'Allegro con fuoco s'entend traduite un peu labilement par les souffleurs néerlandais.
De même ensuite au n°10 (8'58-9'24) : le mordant staccato qu'arrachent les cordes ne parvient guère à attiser la hargne des pupitres de bois ; leurs invectives en demi-ton (mi bémol-ré, fa-mi à la flûte) se trouvent ici un peu trop adoucies.
Discipline et exactitude assagissent ce premier volet.
A noter la reprise des mesures 72-165 (6'59-8'29).
Le chef anglais aborde "Un Bal" avec élan mais tact. Par exemple, la subtile expressivité des réponses violons 2 / violoncelles / altos aux mesures 215-221 (3'44-3'50).
Remarquons aussi le recours au cornet à pistons que le compositeur avait ajouté à sa partition autographe : les micros de Philips n'ont pas oublié de valoriser cet optionnel instrument, qui contrepointe la mélodie chantée par flûte/piccolo aux mesures 233-252 (4'02-4'24).
Le choix d'un tempo vif ne menace pas la cohésion de l'orchestre, y compris dans la tempétueuse conclusion. Ecoutez la netteté des violoncelles dans le passage « animato » après la mesure 338 (5'48-), puis les échanges « stringendo » entre violons 1 et 2, illuminés par le cornetto. Brillant !
Sous cette baguette, la "Scène aux champs" s'éveille très paisiblement, mais Davis va presser peu à peu l'allure. Son dialogue des pâtres (cor anglais / hautbois) se fixe d'abord une croche modérée à 53. Cette relative lenteur, souvent pratiquée par les maestros d'ailleurs, souligne le calme initial de ce paysage bucolique. Pour les quarante-neuf mesures suivantes, les violons doublés à la flûte activent le métronome à 67.
Ce n'est qu'à la mesure 69, pourtant indiquée « senza accelerando » (mélodie altos & violoncelles sur la figuration en triples croches des violons 1, 6'25-) que Davis adopte enfin, et exactement, le tempo prévu par la partition (6/8 avec croche = 84).
Un accès de fièvre serait légitime pour le « poco animato » (mesures 100-111, 8'42-9'27) mais le chef, fidèle à sa conception raisonnable, dirige ce passage sans excitation.
Le phrasé pur, les couleurs crépusculaires de l'orchestre amstellodamois brossent une évocation délicate mais discrète, à l'instar du solo de cor anglais qui conclut dans la sobriété (mesure 175, 14'28-), sous l'orageux roulement des quatre timbaliers qui ne suggère ici rien de bien inquiétant : le tonnerre semble gronder dans le lointain.
Dans l'ample acoustique du Concertgebouw, la "Marche au supplice" bénéficie d'uns spatialisation aussi aérée qu'édifiante quand éclate la fanfare des trompettes (mesure 62, 1'38-) où l'on distingue très nettement le scabreux grognement des trombones et tubas.
Les convulsions dépressionnaires (mesures 17-37, 0'27-0'50) puis la diction déliée des violoncelles & contrebasses (32-47, 0'50-1'14) sont ici restituées par une dynamique et un piqué qui dramatisent cette cauchemardesque conduite à l'échafaud.
Observons que Davis respecte là encore la reprise : double exposition des soixante dix-sept premières mesures.
Il met en scène le Finale avec force et droiture, sans céder aux délires incontrôlés. Même le rageur épisode mesures 65-80 (2'16-2'23) résiste au tumulte.
La transition vers le cortège funèbre est escortée par des contrebasses d'une abyssale noirceur, illustrant une inexorable descente vers le néant. A 2'57, à la fin de cette déliquescence morbide, on notera cette éloquente césure que Davis marque audiblement entre les mesures 99 et 100-101 (ut grave aux basson & violoncelles qui s'éteint sur les deux blanches pointées).
Le glas s'annonce par des cloches qui sonnent un peu fêlées, -du moins pas très justes, mais crédibles.
Le thème funèbre du Dies Irae (tubas & bassons) se montre particulièrement effrayant joué ainsi, surtout quand il réapparaît renforcé par les féroces raclements de contrebasses et grosse caisse (mesure 187, 4'28-).
A défaut d'invoquer les transes infernales, le volet central (sabbat des sorcières) est adroitement mené, puis se révèle dans sa projection terrifiante quand il se superpose au Dies Irae en tutti de cuivres (8'06-) : une redoutable polyphonie que Davis clarifie remarquablement.
Idem pour les sinistres ricanements frottés col legno (8'35-) : cet effet s'entend scrupuleusement réalisé par les archets néerlandais.
On pourra classer cette interprétation parmi celles qui s'en tiennent à une stricte et transparente illustration de l'écriture berliozienne. Sans excessivement théâtraliser cet « épisode de la vie d'un artiste », ni oser les foucades orgiaques d'un Charles Munch, Davis convainc par sa décence réfléchie, le raffinement de ses équilibres instrumentaux, sa prosodie étudiée.
Il dispose d'un orchestre sensible à la mélancolique poésie de l'oeuvre, mais néanmoins armé à servir le macabre apparat des deux derniers volets.
La discographie propose certes des témoignages plus sulfureux, mais dans l'optique ici choisie, on ne saurait guère imaginer une exécution mieux conçue et réalisée.