C'est presque devenu une banalité que de le dire mais chaque concert d'Abbado avec le Lucerne Festival Orchestra est l'expérience d'une vie.
Tant pis si ce jugement pourra paraître excessif mais ce concert de la 9ème symphonie de Mahler fait partie de ces concerts d'exception qui ne peuvent qu'imprimer une marque indélébile à ceux qui les auront entendus.
Et même si un disque ne peut jamais totalement restituer la grandeur d'un concert entendu « live », la qualité technique remarquable des captations du Festival de Lucerne s'en approche quand même d'assez près.
La programmation de la 9ème symphonie constituait donc un événement particulièrement attendu et c'est peu dire que le résultat comble notre attente et même au-delà.
Le chef milanais entretient des affinités certaines avec cette symphonie comme ses précédents enregistrements ont pu le démontrer, mais avec l'orchestre de Lucerne, orchestre cousu main, constitué de musiciens sélectionnés par ses soins et avec lesquels il entretient des rapports particuliers, l'approfondissement de l'oeuvre dépasse - et de loin - ce que l'on a pu entendre jusque là.
Le caractère exceptionnel de ces concerts, le lien affectif très fort qui unit les musiciens à Abbado conduit chaque instrumentiste à se transcender, ce qui n'est pas peu dire quand on connaît la qualité intrinsèque assez phénoménale de chacun d'eux.
Que dire dès lors du concert si ce n'est qu'aucun commentaire ne peut rendre totalement la grandeur d'une telle exécution ?
Abbado démarre de façon admirable, les premières mesures semblent s'extraire doucement du néant, il unifie progressivement tout ce qui peu paraître fragmentaire ou discontinu dans le discours. Comme dans ses précédents opus mahlerien, Abbado réussit le tour de force de concilier une extrême lisibilité du discours ou chaque détail d'instrumentation ressort sans perdre de vue l'unité d'ensemble. Cette performance est d'autant plus remarquable que la complexité d'écriture de ce premier mouvement est extrême mais n'a sans doute jamais été autant fouillée que par Abbado et ses musiciens d'élite.
Les deux mouvements centraux sont totalement fascinants, la virtuosité de l'orchestre y atteint des sommets difficilement surpassables. Dans le second, le côté rustique des ländlers s'efface un peu au profit d'un caractère grinçant et grimaçant qui est l'essence même du scherzo mahlérien. Abbado a une totale maîtrise du temps musical, il démarre relativement lentement pour accélérer graduellement et subtilement et nous entrainer dans un vrai tourbillon, jamais cette musique ne m'aura autant fait penser à Berg et à la scène de l'auberge à l'acte II de Wozzeck.
Dans le Rondo-Burleske, c'est une véritable course à l'abyme que nous propose Abbado, dès les premières mesures, l'orchestre attaque avec une rudesse et une noirceur impressionnantes et jamais la tension imprimée par le chef ne se relâchera.
On s'en doute, le point culminant émotionnel du concert est le final. Dois-je l'avouer, j'ai pendant longtemps eu quelques réticences envers ce mouvement par trop brucknerien à mon goût et en apparence conventionnel après les autres mouvements si modernes.
Mais l'art d'Abbado est véritablement confondant et balaie toutes les réserves que j'aurai pu formuler.
Abbado évite un tempo trop lent au début du mouvement et fuit tout pathos, ce mouvement n'est en rien une déploration morbide mais un adieu apaisé et serein à la vie terrestre, pendant instrumental à l'Abschied du Chant de la Terre. La façon dont Abbado replie cette oeuvre sur elle-même, la conduit à sa conclusion, est inouïe, admirable, époustouflant. Le chef ralentit progressivement le tempo, semble suspendre le mouvement, respectant scrupuleusement les indictions de dynamiques qui vont jusqu'au « pppp ». Et là c'est de véritable miracle que l'on peut parler, je ne connais aucun autre chef qui obtienne de ses musiciens des pianissimi aussi impalpables, cette musique s'éteint progressivement et retourne au néant de façon imperceptible. Il est en effet presque impossible de déterminer quand la musique s'arrête et quand commence le silence.
Un documentaire sur Abbado paru il y a quelques années s'appelait « Hearing the silence », ici l'on se situe au-delà, Abbado a tout simplement aboli la frontière entre la musique et le silence.
Alors que les lumières s'étaient progressivement abaissées dans la salle, le public sût, comme à son habitude, respecter ce moment de grâce inouï en retardant ses applaudissements le plus qu'il le pût.
En conclusion d'un tel concert je ne peux pas ne pas citer la fameuse phrase de Berg sur cette aeuvre : « Il exprime un amour inouï de la terre et son désir d'y vivre en paix, d'y goûter encore la nature jusqu'à son tréfonds, avant que ne survienne la mort »
Oui cette interprétation est l'expérience d'une vie, en ces soirées historiques d'août 2010 à Lucerne, Abbado a connu un état de grâce qui n'est donné qu'à quelques élus.
Comment le remercier de nous l'avoir fait partager ?