Après avoir longtemps traîné une réputation condescendante de
chef "professionnel", "consciencieux", "probe", est depuis
quelques années de plus en plus reconnu comme l'immense artiste
qu'il est en fait et que sa discographie actuelle ne reflète malheureusement pas tout-à-fait. Ses premières intégrales avec le Concertgebouworkest d'Amsterdam fournissent une matière évidente à coffrets à son éditeur Philips, alors que ses réenregistrements, qui ont toujours marqué un approfondissement, ont disparu du catalogue : Brahms avec le Boston Symphony Orchestra, Mahler avec les Berliner Philharmoniker (cycle carrément interrompu) et Bruckner avec les Wiener Philharmoniker, 4 symphonies seulement. Ces dernières sont revenues sur le marché international en coffret de deux, notamment les 3° et 8°.
Le couplage, déjà tenté par Dohnanyi et le Cleveland Orchestra, prend ici tout son sens du fait du choix de la version 1888/9 de la 3°, plus rare que celle de 1877 (Jochum, Sanderling, celibidache...), ce qui ajoute une plus-value à ces CD. Ce remaniement est en effet plus déchiré, notamment dans les mouvements extrêmes, avec des changements brutaux de tonalité qui peuvent paraître maladroits mais donnent un visage plus moderne mais aussi plus tragique et moins solennel qu'à la mouture de 1877. L'interprétation est bien sûr excellente et vu le peu de concurrence pour cette version, à ce niveau en tout cas, on n'en dira pas plus.
La situation est différente pour la 8°, bien sûr, et dans la jungle discographique, cette version se défend fièrement. Dans le premier mouvement, la plastique l'emporte certes sur la violence mais pas au prix de l'expression toutefois. Le scherzo est très juste, à l'inverse de tant d'interprétations martelées qui confondent ce mouvement avec son homologue de la 7°. Quand aux deux derniers temps, Haitink y construit la progression musicale et spirituelle qu'il convient, ce qui n'est pas rien : Jochum y a-t-il jamais réussi, après son enregistrement de 1949 ? Notons d'ailleurs qu'alors qu'Haitink utilise la version Haas, ce qui lui fait marquer un point par rapport à Giulini, son concurrent le plus direct (également avec les Wiener Philharmoniker, chez DG) au vu des choix interprétatifs.
Dernier atout : la prise de son, certainement pas rutilante, mais assez réaliste justement dans son parti pris de globalité, au point de fréquemment réactiver des souvenirs de concert de l'orchestre (pour qui a eu cette chance). La concurrence dans la 8°, notamment celle de Wand avec les Berliner Philharmoniker chez RCA, ferait pencher la balance pour un 4/5, mais la 3° m'incite à mettre 5.