Outre le témoignage antédiluvien d'
Oskar Fried en 1924, les microsillons gravés par Otto Klemperer (
en mai 1951 pour Vox,
en 1961-1962 pour Emi) et
Bruno Walter en février 1958 se présentaient dans le prestige de leur connivence avec Mahler qu'ils connurent personnellement.
Leonard Bernstein arrivait avec l'intention de l'imposer au monde, porté par un apostolat qui n'avait pas renoncé à des intuitions subjectives, que l'on peut s'autoriser à entendre avec une oreille critique.
Sur le trémolo anxieux des violons, les contrebasses attaquent pugnacement l'Allegro maestoso mais ralentissent progressivement l'allure : l'énoncé du sujet principal en ut mineur (1'04) aux hautbois-clarinettes s'en trouve privé d'impact.
Les tentatives de restaurer la tension (seconde exposition à 4'00) se soldent encore par un tempo qui tend vers le statisme. Les foucades et coups de théâtre du développement central (Schnell) ne menacent pas l'atmosphère de cérémonie hiératique que Bernstein déploie dans tout ce premier mouvement, globalement étiré en 23'38.
Dans le chemin de la coda, il manière quelques portamenti d'archets (mélodie en mi majeur, 28'52, ie 2'56 plage 4) qui ne sont peut-être pas du meilleur goût.
Une diction hésitante chantourne l'Andante moderato dans une élégance plutôt rubatisée voire chichiteuse. Ce second mouvement n'est peut-être pas un vrai menuet, mais son caractère dansant disparaît quand on l'engonce dans une telle pruderie, en contraste avec l'épisode central (energisch bewegt) que le chef dirige effectivement avec véhémence.
A contrario, il fait sentir le caractère « fliessender » (coulant) du Scherzo mais ce clairet ruisseau immerge les hiatus et saillies dans un débit trop limpide qui manque de profondeur, de viscosité. Et de retenue dans la fanfare à 7'34 (ie 1'57 plage 11) qui semble ici subrepticement jaillir d'une brèche. Pour prendre un célèbre et canonique point de comparaison, Klemperer n'a-t-il pas raison quand il ralentit pour manifester cette apparition grandiose et fantasmagorique ? Alors que Bernstein accélère et, selon moi, rate son effet.
Dans le "Urlicht", les micros valorisent perfidement la cantatrice, vieux complice du chef-compositeur dont elle chanta la partie vocale de sa "Jeremiah Symphony", le 28 janvier 1944 lors de la création à Pittsburgh.
Timbre éraillé. Diction puérile, à se demander comment une si grande artiste dans d'autres répertoires veut nous faire croire ici à ce qu'elle chante : « Ach nein Ich liess mich nicht abweisen » qui se refuse comme une rosière en vertugadin. « Ich bin von Gott und will vieder zu Gott » a-t-il encore un sens quand on le minaude ainsi ?
Evidemment, l'ardent tempérament de Bernstein fait mouche pour activer les visions apocalyptiques du Finale. Cette fois, son vif tempo pour la marche du Maestoso s'avère préférable à la solennité de Klemperer. Néanmoins, il aurait pu mieux creuser le mystère du passage "sehr langsam und gedehnt".
On retrouve la voix hâve et mollassonne de la mezzo pour le "O Glaube". J'ai ensuite dû repasser plusieurs fois en boucle « O Schmerz » pour le malin plaisir d'entendre ces mots ici lâchés comme un juron.
La Collegiate Chorale attaque très lisiblement (un peu mécaniquement ?) "Mit Flügeln, die Ich mir errungen" mais rayonne d'ardeur (éclatante intonation sur le mot « Leben ») : ce vivre pour mourir qui marque la promesse de la résurrection.
En complément de programme, cet Adagietto de la Symphonie n°5 n'est pas extrait de la version du
7 janvier 1963 au Avery Fischer Hall mais fut capté le 8 juin 1968 à la Cathédrale Saint Patrick lors de la messe de funérailles de Robert Francis Kennedy, frère du président : intense recueillement, malgré quelques toux et bruits ambiants.
Avant le superbe enregistrement londonien (
avril 1966) de la Symphonie n°8, le "Veni Creator" fut capté lors de circonstances particulières, à New York le 23 septembre 1962, pour l'inauguration du Lincoln Center.
L'interprétation ne démérite pas en soi : le maestro insuffle discipline à l'épisode "allegro -etwas hastig", puis une rigueur militante aux "Accende lumen sensibus" et "Gloria patri Domino"...
Mais la prise de son (globalisante, plate, terne, lointaine) n'a pas contribué à immortaliser ce concert. Orchestre, choeurs, chanteurs apparaissent trop ténus -un comble pour une oeuvre d'un tel apparat !
Il fallait y être...