Les passions risquent de se déchaîner autour de ce Goncourt atypique. Il y a deux ans nous avions eu un américain et une avalanche de plus de mille pages, cette année un afghan et une prose (le mot est inexact, ce serait plûtot une "proésie") très ramassée, minimale au sens d'un art très maîtrisé de la concision.
Il y a très curieusement dans ce duo entre une femme afghane et son mari comateux, une relation qui s'installe enfin par le silence d'un des protagonistes. Cette absence de contrepoint permet une oeuvre libératrice chez la femme qui s'exprime en un long monologue.
Sur un plan littéraire, inutile à mon sens de gloser sur la condition de la femme, sur la guerre, sur l'Islam, sur l'Afghanistan. Ce qui est en jeu ici, c'est la relation d'une femme à son homme. Et la manière dont l'auteur, un homme justement, a retranscrit ces angoisses, peurs, espoirs et espérances toutes féminines, est à mon sens la vraie valeur de ce livre.
Depuis les contes de fées, jusqu'à la guerre, depuis le prince charmant jusqu'au père idéal, tous les ingrédients sont réunis pour une vision psychanalytique en règle.. N'entrez pas dans cette lecture. De même, il y a mollah, fatwa, Coran, Kabbah, qui permettraient une lecture religieuse. Enfin il y a de l'absurde et de l'existentialiste qui vont vers la philo.
N'entrez pas dans ces voies, lisez simplement comment l'auteur en quelques touches non pas impressionnistes,mais minimales, brutes, abruptes même, pose le décor, ajoute quelques touches de couleur (le rideau, les robes, les turbans), crée un rythme (les goutelettes qui tombent, le chapelet, les appels à la prière, l'aube, les gestes quotidiens, etc..)
Au final tout n'est que suggestion, dans ce récit d'une force telle qu'il a ébranlé le lecteur masculin que je suis. Nos certitudes ne sont rien, la vie est un combat, nos défaites, nos guerres, nos batailles solitaires sont tout, car seules elles peuvent créer l'espoir. Nous le savions bien sûr, mais tout l'art de l'auteur est d'en faire un condensé lumineux.
C'est comme ça que j'ai lu cet ouvrage, cette histoire d'une femme héroîque (comme toutes?) qui a su trouver les solutions dans son univers pour gagner ses batailles et ne jamais perdre espoir. Et si ce n'était qu'une histoire de "résiliences" pour prendre un mot à la mode?
Les plus : un style épuré à l'extrême alliant prose et poésie. Une concision maîtrisée mais tellement de sens. Un art abouti de la suggestion. Le flirt constant avec psychanalyse, philosophie et religion.
Les moins : Il n' en a pas, allez si en cherchant un peu : la complexité de la condition féminine abondamment révélée (l'héroïne, sa mère, sa tante, ses filles,sa voisine,etc...) celle de l'homme plus en retrait, mais n'était-ce pas l'intention de l'auteur?
Si vous avez aimé Kawabata ("La lune dans l'eau" dans la danseuse d'Izu), Hemingway et son vieil homme et la mer, ou dans un autre registre "In the mood of love", vous aimerez beaucoup cet excellent roman.