Une remarquable somme psychologique malgré quelques écueils dangereux, qui ont toutefois le mérite de valoriser le lecteur en l'impliquant activement dans l'exercice critique. Avec rigueur scientifique, chaque chapitre montre les limites de l'intelligence émotionnelle et intuitive, sans pour autant nier ses qualités par ailleurs ni son sens pratique au quotidien. Certaines failles de la démarche statistique doivent cependant nous alerter et nous inciter à relativiser le parti pris en sa faveur. Commençons par un exemple concret: quelqu'un qui optera pour 3400 euros tout de suite est-il forcément plus impatient qu'un autre préférant attendre un mois pour toucher 3800 euros? Des événements sans rapport direct avec la psychologie peuvent interférer, comme un besoin urgent d'argent pouvant affecter les personnes les plus posées. Ne pas oublier que certains sujets réfléchissent plus que d'autres, et que l'influence de notre lieu de vote sur nos choix électoraux implique un degré d'inconscience plus élevé que les associations de mots d'un même contexte.
Plus avant, la science psychologique n'a pas entièrement élucidé le mystère de la créativité humaine mais nous aide à mieux entrevoir les facteurs qui entrent en ligne de compte. L'aisance cognitive et la bonne santé de notre mémoire associative certes stimulent l'élan créatif mais ce dernier, paradoxalement, se nourrit de logique, de méfiance et de tristesse: l'art n'est pas que spontanéité, ouverture, allégresse, il est aussi construction rigoureuse, misanthropie, douleur existentielle. Le chapitre 5 consacré à l'aisance cognitive aborde la créativité psychologique au quotidien en occultant la créativité au sens artistique du terme, pourtant déterminante dans la compréhension de l'esprit humain. Il est dommage d'avoir abordé ce sujet sans avoir touché un mot, à ce stade, des spécificités du processus artistique pourtant riche en enseignements touchant au propos du livre.
Plus généralement, de même que le recours systématique à l'intuition peut s'avérer source d'erreurs, de même l'affirmation inconditionnelle de la pensée statistique peut nous éloigner de l'étude parfois nécessaire des phénomènes au cas par cas pour en saisir les véritables causalités. La chance ne suffit pas à tout expliquer même si elle entre en ligne de compte: tout effet a forcément une cause. Ainsi quand l'auteur écrit, à la fin du chapitre 6: "Elle ne peut pas accepter qu'elle n'a simplement pas eu de chance; il lui faut une histoire causale. Elle va finir par penser que quelqu'un a saboté intentionnellement son travail", on peut lui rétorquer: peut-être que le travail de cette femme a été saboté; jusqu'à preuve du contraire cette hypothèse reste à envisager même si elle n'est pas la seule. Et nous aussi, les hommes, pouvons connaître ce genre de situation. Il serait intéressant de voir comment Daniel Kahneman réagirait, lui à qui tout semble réussir, dans une situation de possible malchance ou de possible sabotage.
Dès la fin de la première partie, le lecteur attentif se sentira déjà mieux armé pour répondre correctement aux tests proposés. Finalement, s'il ne tombe pas dans le panneau de l'heuristique en 3D, nul besoin pour cela d'être un artiste visuel. Il suffit de mettre en pratique ce que l'auteur a développé précédemment, de se demander, ce qui semblait moins évident au début: "Où est le piège"? Méfions-nous alors d'une trop grande assurance dans notre lecture et voyons l'ouvrage comme une occasion de tester ce qu'il nous apprend. L'avons-nous bien interprété ou nous livrons-nous à une extrapolation hors de propos? S'il peut paraître réducteur d'expliquer une orientation politique par une préférence affective, au risque de retomber dans une dichotomie primaire entre objectivité et subjectivité, une telle explication a néanmoins démontré ses fondements, sa pertinence, à travers de nombreux exemples. Saisissons donc l'opportunité qui nous est donnée d'apprendre à devenir plus rationnels.
A cette fin, déplorons que l'auteur n'ait pas consacré davantage de pages à définir plus précisément le concept de hasard, autre pilier de la compréhension des biais cognitifs. Il nous laisse ainsi le soin, par déduction, d'identifier les événements aléatoires comme une absence de causalité non pas dans l'absolu mais dans la limite des informations dont nous disposons. Le hasard, c'est une cause inconnue, complexe, qui nous échappe. Nous devons effectivement admettre son éventualité en l'absence de preuve et, selon le contexte, l'opportunité de prolonger une enquête ne se justifie pas toujours. La relative omission autour de ce problème dans le livre s'explique par le fait que ni la psychologie, ni les statistiques ne suffisent à cerner la nature et le fonctionnement de la chance ou de la malchance. Il s'agit d'un autre domaine d'étude à part entière, référence incertaine plutôt que partie intégrante de la psychologie cognitive.
Le biais de l'ancrage et son analyse révèlent des présupposés, côté scientifique, dont la perspective nous inviterait, en retour, à nous livrer à une psychologie des psychologues. Car leurs observations suite aux expériences déjà menées contribuent à dessiner un horizon d'attente susceptible de conditionner leurs expériences futures. Ce qu'ils attendent de nous en viendrait même à prendre le pas sur leur absence de préjugés. Eux-mêmes concluent au déterminisme de l'environnement, comment échapperaient-ils à l'ancrage que constitue leur milieu universitaire, sinon par une prise de conscience dont l'énoncé n'apparaît pas dans le livre? Nulle part l'auteur n'envisage la possibilité, à son niveau, de se retrouver en position de victime de ses propres idées reçues au sujet des personnes qu'il étudie et de leurs réactions. Pourquoi le ferait-il, du reste, puisque tout lui donne raison?
Dans un cercle vicieux, le contexte perdure et se reproduit à travers la validation des expériences qui, de statistiques en tentations normatives, finissent par se comporter en pressions sur les individus pour les obliger à se conduire de manière moins rationnelle. Il ne faut pas oublier que l'environnement humain résulte d'une longue construction inconsciente, affectant jusqu'aux cercles les plus savants. D'où un fatalisme, même raisonné, du psychologue dans sa vision de l'individu en général mais pas dans le regard qu'il porte sur sa propre condition d'observateur statisticien. D'où aussi un développement absent du chapitre consacré au biais des ancres, développement qui aurait pourtant gagné à y figurer, afin de souligner l'absence de méthode caractérisant toute estimation mémorielle effectuée à partir d'un ancrage aléatoire, que cette estimation demande ou non un effort délibéré.
A l'échelle concrète de la vie quotidienne, la rationalité défaillante de la nature individuelle serait moins en cause que celle de l'argent, ou plus exactement du caractère arbitraire du lien établi entre l'argent et les marchandises dont ce dernier représente la valeur. En l'absence de méthode, le constat s'impose également à toute quantité appréhendée avec incertitude et approximation: distance, durée, vitesse, température, etc. non seulement à cause de notre part de rationalité fragile, dont l'auteur a raison de souligner le danger, mais aussi à cause de ce que l'expérience en général et l'expérience psychologique en particulier nous éloignent d'une approche mesurée, fondée, motivée, dans la résolution d'un problème faisant appel à une notion d'équivalence entre deux domaines différents. Pourquoi? Parce que l'expérience psychologique se manifeste elle-même comme un effet d'ancrage, dans l'intimidation du sujet supposé profane face au meneur de l'étude légitimé par son statut et par ses diplômes, aussi involontaire que soit cette intimidation.
Ainsi scolairement conditionnés, même les spécialistes se retrouvent en position de trahir des réponses infantiles, en rapport avec un environnement d'infantilisation plus global, caractérisé par l'absence de méthodes pour calculer des vitesses ou des prix, ou par l'ignorance de ces méthodes quand elles existent.
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