Excellente nouvelle que l'édition
en dvd et
en blu-ray par Carlotta de Taking Off, le premier film américain de Milos Forman (1971).
La genèse en est désormais bien connue (et copieusement commentée dans les bonus). Après ses trois premiers films tchèques,
L'As de pique,
Les Amours d'une blonde et
Au feu les pompiers, celui qui est considéré alors comme le fer de lance de la Nouvelle vague tchécoslovaque obtient un visa pour aller réaliser un film aux Etats-Unis. A New York, fin 1967, il se dit qu'il aimerait que son film tourne autour du mouvement hippie. Il demande à son ami Jean-Claude Carrière de venir à New York afin qu'il l'aide à écrire un scénario. Envisageant tout d'abord de filmer la comédie musicale
Hair, ils sont obligés d'y renoncer (on sait que Forman aura l'occasion de réaliser ce film une dizaine d'années plus tard). Début 1968, il se retrouvent donc à partager la vie de jeunes hippies, et l'ambiance n'étant pas précisément au travail, Forman propose à Carrière de repartir en France, où Au feu les pompiers doit être présenté à Cannes. Alors qu'ils ont quitté les Etats-Unis tourneboulés par la guerre du Vietnam, l'assassinat de Martin Luther King, les émeutes, ils vont aller de l'irruption de mai 68 à Cannes aux barricades parisiennes, à Prague où le printemps politique s'apprête à être écrasé. De retour à New York, ils vont préparer un film qui, sans faire entrer tous les bouleversements du monde, ne sera pas tout à fait celui qu'ils avaient envisagé au départ. Avant toute chose parce que leur enquête les mène finalement autant du côté des adolescents fugueurs que de leurs parents. Le centre de gravité se déplace donc plus sur le terrain de la désynchronisation entre les générations.
Dixit Milos Forman dans ses entretiens avec Michel Ciment dans
Passeport pour Hollywood: "Au début, je pensais que le film traiterait davantage des enfants, mais plus je travaillais et plus je m'intéressais aux parents. Les enfants m'ennuyaient. Je ne voulais pas de ces extrêmes - des adolescents qui s'adonnent à l'héroïne, ou qui soient violents ou tués. Je m'attachais à ces jeunes de la classe moyenne qui, dans 90% des cas, ne se réfugient dans Greenwich Village que pour fuir leur foyer. C'est tout ce qui les pousse, et une fois qu'ils sont là, ils peuvent passer des jours dans l'appartement d'un ami sans rien faire, à regarder le plafond, à écouter de la musique et occasionnellement à fumer un peu d'herbe et à faire l'amour. Mais les personnages agissants, ce sont les parents. Ce sont eux qui commencent à bouger, c'est chez eux que les crises familiales éclatent et ce sont eux qui sont intéressants à observer. (...) Je ne me sentais pas capable de juger qui que ce fût. C'est l'aspect biologique qui est le plus important dans le conflit des générations, beaucoup plus que l'économique, le social, le politique, le philosophique. Ces gosses ont beaucoup d'idéaux et aucune expérience. Leurs parents ont beaucoup d'expérience et pas d'idéaux. Qu'est-ce qui est mieux, et comment juger? Vous voulez être du côté de la naïveté des idéaux ou du cynisme de l'expérience? Je ne préfère ni l'un ni l'autre."
Comme le dit Jean-Claude Carrière, le film est de plein droit une oeuvre de Milos Forman, proche en ceci de ses films tchèques. Il a de la tendresse et est légèrement moqueur vis-à-vis des plus jeunes comme de leurs parents. Les ridicules et les hypocrisies des adultes sont exposées, mais du choix des acteurs - Buck Henry, dans le rôle de Larry Tyne, est excellent - aux situations et dialogues, leur désarroi est rendu sensible, tandis que les adolescents ne sont pas exemptés de leur naïveté déjà récupérée ou en passe de l'être. Scandé par des chansons (quelques une particulièrement goûteuses) chantées lors d'une audition, le film est porté par un charme tenant autant à ce qui a été capté d'une époque qu'à la douce mélancolie née du fait qu'il capte quelque chose qui est déjà en train de disparaître, au-delà même du conflit des générations. Il faut ajouter que la façon dont est écrit le rôle de Jeannie et la présence timide de l'actrice Linnea Heacock font beaucoup pour que ce conflit ne soit pas exacerbé, ce qui rend les rapports d'autant plus touchants. Comme l'exprime déjà la chanson du pré-générique, il s'agit avant tout de temps qui passe, sans parler des paroles de la chanson centrale, qui commencent par "The Party is ending"...
Ajoutons que ce film comporte une scène d'anthologie, celle où l'on exhorte les parents des gamins fugueurs, réunis en association, à fumer des joints afin de comprendre l'expérience de leurs enfants. Cette "leçon de fumette", menée par le chevelu Vincent Schiavelli, filmée avec le sens du détail qui caractérise Forman, est absolument formidable.
Un très beau premier film américain pour Forman, qui saura regarder la société états-unienne sous différents angles, de
Vol au-dessus d'un nid de coucou à
Larry Flynt, toujours avec ce regard extérieur parfois critique mais toujours mêlé d'intérêt et de compassion.
Trois bonus, présents aussi bien sur le dvd que sur le blu-ray, tous trois intéressants et resituant bien le film, dans sa conception comme dans son époque:
- préface du critique Luc Lagier (6')
- documentaire / entretien avec Milos Forman sur le début de sa carrière, de ses films tchèques à "Taking Off" (30')
- entretien avec jean-Claude Carrière (16')
Le blu-ray n'apporte qu'une plus-value modérée par rapport à l'édition dvd. La définition du master HD est bonne, sans plus. Elle conserve peu ou prou le grain d'origine, ce qui ne me dérange aucunement, mais les couleurs peuvent sembler ne pas avoir toute la vivacité nécessaire. VOSTF et VF PCM Mono. Autant dire que si le blu-ray vaut le coup, vous pouvez sans grand dommage opter pour le dvd si vous préférez, car l'image et le son ne sont pas franchement inférieurs et il propose exactement les mêmes bonus.