Bukowski est un des auteurs américains majeurs de la seconde moitié du 20ème siècle. Son oeuvre en fait l'égal d'un Kerouac ou d'un Salinger. L'homme, pourtant, quinze ans après sa mort, continue de faire débat. Certains persistent à ne voir en lui qu'un érotomane alcoolique et qualifient indifféremment ses livres de logorrhées ordurières. A vrai dire, si je ne les partage pas, je peux à la rigueur comprendre ces préventions. La « niche » de Buk, son terrain littéraire, c'est la saleté, l'impureté, le vice. Tout ce que les autres écrivains ignorent ou dédaignent, voilà ce qui l'intéresse.
Pour paraphraser une formule célèbre, rien de ce qui est humain ne lui est étranger, et quand humain rime avec ignoble, eh bien il dépeint l'ignoble. Sans complaisance, mais sans fausse pudeur non plus. Sans approuver ni condamner. Ses personnages ne connaissent pas de limites. Ils ne sont pas « borderline », ils sont carrément passés de l'autre côté de la frontière qui sépare la raison de la folie. Ils appartiennent à un monde sans codes, sans tabous, où l'alcool est roi et le sexe l'unique religion, un monde de l'excès, un monde priapique, orgasmique, qui résonne comme une illustration du mot de Nietszche : « Si Dieu n'existe pas, tout est permis. »
Eh bien, chez Buk, tout, absolument tout, est permis. Rien n'est sacré. Et surtout pas le langage ! Car là aussi, Buk ose comme nul autre ! Il transgresse toutes les règles de la bienséance et s'asseoit sur le beau style comme il s'asseoit sur la morale bourgeoise. Et le plus beau dans tout ça, c'est qu'au bout du compte, en dépit des vapeurs de l'alcool et des relents de bidet qui s'en échappent, il émerge de cette « boue » une poésie insolite.
Pas la poésie des soleils couchants et des petites fleurs, non. Une autre forme de poésie, plus rimbaldienne, plus célinienne, une poésie vénéneuse et mortifère mais incroyablement libératrice qui vous fait accéder à une perception supérieure de l'existence, une perception émancipée de la morale ordinaire et des contingences triviales. Que certains se bouchent le nez devant ce génie, c'est leur droit le plus strict, bien sûr, mais en ce qui me concerne, je m'incline avec respect devant cet immense écrivain qui sut aller débusquer du sublime là où personne ne s'avisait d'en voir.