Ali Farka Touré est un guitariste Malien. Anciens liens coloniaux oblige, ses disques atterrissent en France dans les bacs « world music » sans susciter grand émoi...
Sauf chez Ry Cooder... Qui a travaillé avec quelques très grands du rock (Beefheart, Stones, Randy Newman, ...), a enluminé leurs disques de ses parties de slide, et en parallèle a sorti quelques disques solo excellents et à peu près ignorés, n'obtenant la consécration qu'avec la somptueuse B.O. du non moins somptueux « Paris, Texas » de Wim Wenders. Cooder propose une collaboration à Touré, qui après moultes tergiversations accepte, à condition que le disque soit enregistré chez lui, dans le studio de sa ferme du Mali, et non dans une somptueuse usine à musique californienne.
Si Ry Cooder s'est entiché des disques de Touré, c'est parce qu'il pense avoir trouvé chez lui le chaînon manquant entre la musique traditionnelle africaine et le blues. Blues codifié définitivement aux Etats-Unis, mais ayant ses racines du plus profond de la lointaine Afrique.
Le résultat, ce « Talking Timbuktu » est paru en 1994. Et à cette époque-là, ce genre de collaboration avec des musiciens africains n'était pas nouvelle, mais avec très souvent des dégâts collatéraux, quelles que soient les bonnes intentions de départ. Soit la musique blanche reçoit une « coloration » africaine (« Graceland » de Paul Simon, le « Unledded » de Page et Plant, Johnny Clegg et sa pop aux arrangements zoulous, ...). Ou bien les Africains viennent se « noyer » dans des productions anglo-saxonnes luxueuses et clinquantes, perdant au passage l'âme de leur musique (Youssou N'Dour, Mory Kanté, Touré Kunda, tous ceux du raï qui s'expatrient, ...) . Des exemples de vraies collaborations réussies, avec échanges et apports réciproques, il n'y en a pas beaucoup : la trop méconnue Lizzy Mercier-Descloux, quelques trucs de Steve Hillage et Rachid Taha qui commençaient à travailler ensemble ...
Et il vaut mieux oublier la musique « africaine » actuelle de supermarché, les sagas à fric de Jahnnick Noah ou les gilbertmontagnéteries d'Amadou et Mariam ...
Dans « Talking Timbuktu », Ali Farka Touré ne concède rien. C'est sa musique (il signe seul tous les morceaux), les paroles sont chantées dans son dialecte, il a derrière lui son groupe et ses choristes... Ry Cooder se contente d'accompagner, ne cherchant pas à tirer la couverture à lui. Touré, grâce ( ? ) à des raccourcis aussi approximatifs que faciles, est considéré comme LE bluesman africain. En fait, des blues au sens « américain » du terme, il n'y a que trois morceaux qui peuvent y prétendre (« Keito », mais surtout « Ai Du » et « Amandrai »), et là, on croirait vraiment que c'est John Lee Hooker qui tient la guitare, même rythme lent, menaçant, mêmes notes espacées ... la similitude est impressionnante, et ce n'est pas une imitation, (l'anecdote de Touré croyant entendre un nouveau jeune guitariste malien le copiant la première fois qu'on lui a fait écouter le Hook est célèbre), Ali Farka Touré, Jourdain à guitare, fait du blues sans le savoir... Et évidemment, un peu au second plan, Ry Cooder que l'on sent aux anges, assure l'accompagnement de son bottleneck magique.
Le reste de l'album, où logiquement Cooder se fait plus discret, est beaucoup plus typique de la musique africaine, avec ses structures rythmiques complexes, ses mélodies lancinantes tendant quelquefois vers la pop (« Soukora »), ou à l'opposé vers la musique « ethnique » (« Sega », « Banga »). L'ensemble sonne résolument moderne, claviers, synthés et son high-tech s'incorporant sans heurts aux instruments traditionnels. Le tout sans jamais se départir de rythmes lents, tristes, remplis d'émotions et de feeling ...
« Talking Timbuktu » a récolté lors de sa sortie un Grammy Award mérité aux Etats-Unis.