Onze morceaux pour revenir en pleine lumière : après avoir enthousiasmé la scène internationale (et enregistré des chiffres de vente en rapport) avec un premier album – La Revancha del Tango, en 2001 – puis laissé ses laudateurs sur leur faim avec leur deuxième production (un Lunático tournant en 2006 autour de l’œuvre de Carlos Gardel, au risque de s’y perdre), le projet argentino-franco-suisse cher au cœur du Parisien Philippe Cohen-Solal (l’homme qui offrit Keziah Jones au monde), et de ses deux compères, revient donc en devant de scène, langueur du tango, et electro irisé, chevillés à l’âme.
Cet album, mêlant l’archétype de la musique argentine, désir et mort comme galante compagnie sous appellation Eros et Thanatos, à d’autres rythmes d’Amérique latine (en particulier, originaires de Cuba), voire quelques accents du ska jamaïcain, ne conviendra pas aux puristes, dans son irrévérence aux dogmes. Tous les autres sauront goûter cette musique violemment érotique, qui fonctionne – et c’est assez naturel – sur la base d’une auberge espagnole. Sur le terreau musical instillé par les claviers et la basse du Français, les machines torturées de Christoph H. Müller, et la guitare d’Eduardo Makaroff, viennent en alternance se greffer la voix – sombre et ondoyante comme les trottoirs de Buenos-Aires – de l’écrivain Julio Cortázar, et le chant de Cristina Vilallonga (que l’on peut aisément considérer comme une camarade de classe du trio, aussi à l’aise dans la relecture du patrimoine que dans les compositions originales).
Faisant sien le proverbe aménagé selon lequel plus on est de fous, plus on fait de la bonne musique, Gotan Project a également convié Nini Flores et son bandonéon omniscient, le violon de la Danoise Line Kruse (un temps évadée de son propre quintet), et, délicieuse surprise, l’orgue charnel du roi de La Nouvelle-Orléans, Dr. John en personne. Et « La Gloria », soubresauts d’un tango syncopé en retenue maligne, est en outre illuminée par la voix du commentateur sportif, et icône du pays, Victor Hugo Morales (jusqu’à l’emblématique Gooooool !). Tout ce petit monde s’emploie à générer une atmosphère où la joie de jouer ensemble se nimbe en permanence d’une douce mélancolie, et de cette nostalgie pour les jours heureux, que l’on sait définitivement enfuis. De « Tango Square » à « Érase Una Vez » (Il était une fois), l’étonnant mariage de l’ancestral et de la modernité, et la rencontre tout aussi surprenante entre la saudade portugaise, la morgue argentine, et le blues du Mississippi.
Tango 3.0, par-delà les élans modernistes, offre une douce langueur dans le printemps qui vient, et une fascination intacte pour cette musique assassine….
Christian Larrède - Copyright 2012 Music Story