Faut-il présenter Astor Piazzolla? Peut-être bien que oui, pas parce qu'il s'agirait d'un illustre inconnu, des centaines d'enregistrements étant disponibles, les hommages et ressorties se multipliant à l'heure du 20ème anniversaire de sa disparition (ex.
The Tokyo Concert) et ses thèmes étant repris aujourd'hui par nombre d'instrumentistes de talent, à commencer évidemment par les accordéonistes et bandonéistes (un très bel exemple: son thème Oblivion, repris par Daniel Mille dans son disque Après la pluie...). Mais bien parce qu'il faut redire à quel point Piazzolla n'était pas qu'un grand dans son instrument, dont il a contribué à élargir les horizons, mais aussi tout simplement un des grands musiciens du siècle passé. D'où son aura actuelle, l'attachement qu'ont pour lui et sa musique des gens venant des musiques latino-américaines, du jazz et du classique.
Car Piazzolla a réussi à revivifier un tango qui commençait à se figer, en la nourrissant d'influences venant de musiques aussi populaires que savantes (jazz et musique contemporaine), en explorant plus avant les harmonies et les capacités rythmiques des instruments, en introduisant les dissonances et le contrepoint tout en conservant un certain nombre des fondamentaux de cette musique d'essence populaire. C'est lui qui a donné naissance à ce 'nuevo tango' que les puristes et les adeptes de la danse ont parfois eu du mal à accepter - c'est sans doute toujours le cas pour certains, d'ailleurs - et a composé ce qui constitue aujourd'hui un véritable répertoire dans laquelle nombre de musiciens viennent donc puiser. Au bandonéon, Piazzola a apporté ses lettres de noblesse en lui faisant accéder à une certaine modernité, lui qui disait: "je refuse d'avoir l'air d'être une vieille femme en train de tricoter".
Dans la jungle des enregistrements, dans la bonne trentaine de disques que j'ai bien écoutés, lesquels privilégier? Trois titres, trois perles qui forment les plus beaux joyaux du diadème, le testament musical de Piazzolla: Tango: Zero Hour (les éditions portant le titre précis étant épuisées, le disque actuellement disponible sur le site porte le simple titre suivant
Tangos) /
The Rough Dancer And The Cyclical Night (Tango Apasionado) /
La Camorra. Malheureusement, le coffret réunissant les trois n'est plus édité. J'indique toutefois les liens vers les éditions épuisées, au cas où vous tomberiez sur une occasion intéressante, car ces trois albums sont aussi complémentaires qu'indispensables:
Late Masterpieces ou
The Late Masterpieces. Comme La Camorra en particulier semble épuisée dans sa version CD, ou si vous préférez le téléchargement, j'indique également les pages ad hoc, d'autant plus que (pour l'instant en tout cas) le tarif pratiqué est assez bas :
Tango: Zero Hour /
Rough Dancer And The Cyclical Night /
La Camorra: The Solitude Of Passionate Provocation.
Ces trois disques ont tous trois été enregistrés avec l'aide de Kip Hanrahan pour son label American Clavé entre 1986 et 1988. Hanrahan, musicien touche-à-tout, producteur, et "facilitateur" comme il se qualifie lui-même a rendu possible ces trois bijoux ciselés avec amour et une précision diabolique par Piazzolla à New York - rappelons que cet Argentin était surtout cosmopolite, et qu'il a passé une partie de son enfance dans le Lower East Side new-yorkais. Le groupe de la fin de sa vie, solidement constitué, se compose de Pablo Ziegler au piano, Fernando Suarez Paz au violon, Horacio Malvicino à la guitare et Hector Console à la basse. Dans The Rough Dancer and the Cyclical Night, ce groupe a le renfort sur quelques titres de Paquito d'Rivera au sax alto et à la clarinette (oui, c'est bien le souffleur cubain, ex d'Irakere et auteur de quelques très beaux albums, comme Reunion).
D'une durée de 40 à 45 minutes chacun, ces albums présentent une quintessence de la musique de Piazzolla. On y retrouve les mélopées sublimes, les changements de tempo et d'humeur, la musique à danser et à celle qui invite à la rêverie et à la mélancolie, les phrases épileptiques et celles, mourantes, au violon ou au bandonéon. Faut-il avoir un préféré? Sans doute La Camorra est-il le plus plein, le plus accompli; c'est d'ailleurs aussi le tout dernier, Piazzolla ayant été terrassé par une attaque moins de deux ans après (il ne mourra qu'en 1992). Mais les beautés sont nombreuses dans Tango: Zero Hour, avec par exemple une de ses plus belles compositions, Mumuki, pour clore le disque. Quant à The Rough Dancer and the Cyclical Night (Tango Apasionado), en dehors de porter un des plus beaux titres que je connaisse, c'est peut-être le plus singulier des trois. Car il entend revisiter l'histoire du tango, revenir à ses sources tout en prenant pleinement en compte les évolutions que lui avait fait subir Piazzolla. Dans les notes de pochette, Kip Hanrahan se rappelle la colère de Piazzolla, qui lui interdisait de retoucher quoi que ce soit, arguant du fait que contrairement à Tango: Zero Hour, qui devait sonner parfaitement, The Rough Dancer... devait être plus brut et ne devait certainement pas sonner comme de la musique de chambre. "Ce disque requiert l'obscurité d'un rêve nostalgique. Cette musique est censée être jouée par des musiciens à moitié bourrés dans un bordel." Le moins que l'on puisse dire est que cette volonté ne se traduit que partiellement dans le disque, peu de choses dépassant en fait la mesure et le son étant toujours aussi sculpté que beau. En revanche, le climat de nostalgie et de mélancolie qui baigne ce disque est en effet encore plus prégnant que dans les deux autres. Il est à noter que c'est dans The Rough Dancer... que Wong Kar-Wai a puisé pour son Happy Together. Cette musique, en particulier la Milonga for Three, n'est pas pour rien dans le charme vénéneux que dégage le film.
Si vous n'êtes pas réfractaire, et que vous n'avez pas peur des redites - il y en a quelques unes, il ne faut pas se le cacher, même s'il ne s'agit jamais exactement de la même chose, bien sûr - ce testament musical d'Astor Piazzolla en trois disques essentiels est pour vous et vous comblera, j'en suis certain.
NB Pour un concert filmé du quintette d'Astor Piazzolla, avec à peu près les mêmes musiciens et à la même période ou peu s'en faut (1984), je conseille vivement le dvd suivant :
Astor Piazzolla y su Quinteto - Live at the Montreal Jazz Festival (voir mon commentaire, également pour les réserves portant sur la qualité vidéo).