Après avoir lu "la voie du tarot" et "la danse de la réalité" de Jodorowsky, où il reprend "le théatre de la guérison", j'avais hâte de découvrir ce tarot "restauré" après deux années de recherches etc.
Quelle déconvenue: La prétention de Jodorowsky et Camoin autour de ce tarot est immense: c'est le seul ,l'unique, le vrai, le magique. Une "Cathédrale nomade" selon jodorowsky.
De tels arguments provoquent une grande attente: quoi de plus confondant, esthétiquement et spirituellement, qu'une Cathédrale, chef d'oeuvre bâti par des milliers de mains anonymes?
De telles prétentions autorisent, en retour, une grande exigence.
Comme si l'expression de la spiritualité, voire de la divinité pour les plus mystiques, pouvait faire l'économie de la sensibilité artistique, ce tarot a été "redessiné" informatiquement par Camoin, qui l'explique sur son site en réponse à la question "qui a dessiné le tarot de jodorowsky et Camoin"
Comme s'il ya avait, pour le le profit et l'évolution de l'humanité un fossé entre le monde spiritualiste et le génie sensible des plus grands artistes, peintres, graveurs, ce tarot serait enfin l'oeuvre parfaite.
Les traits et couleurs du jodorowsky-Camoin, étudiés et répartis informatiquement avec une "précision" obsessionnelle auraient de mystérieuses vertus (surtout lucratives lorsqu'on voit le site de Camoin)
Que penser alors d'un grand peintre mystique comme Mark Rothko, qui à crée de grands champs colorés dans lesquels s'immergent le regard et la conscience et qui a payé de sa vie le risque de sa quête picturale puissante profonde et sincère, elle.
Quelle est la place de la dimension artistique, si chère à Jodorowsky, dans la révélation des dimension sacrées que porte l'homme en lui?
Une place occultée, oubliée dans la réalisation de ce tarot, car Camoin n'a rien d'un artiste, et le travail de décalcomanie infographique auquel il s'est senti autorisé n'a aucune transcendance.
Le graphisme aseptisé du Camoin-Jodorowsky est pénible, truffé de défauts typiques aussi d'une approche non éclairée du dessin, du graphisme, de la gravure. Typique de l'infographie "le nez dans les pixels", qui est tout sauf une démarche sensible.
La répartition des couleurs, inutilement complexe et bavarde dans certaines cartes, destructure les archétypes: la papesse, la justice,le pape, le jugement, la maison dieu (dont la composition s'est alourdie d'une porte, comme si Jodorowsky n'avait pas lu les koan Zen qu'il a si bien commentés)...
Contrairement à ce que prétend Camoin , les visages n'ont pas gagné en expressivité si on les compare au Paul Marteau dont le pape à un regard rêveur, méditatif, vers la gauche, tandis que celui de Camoin se contente de regarder éxagérément vers la gauche au cas où on aurait pas compris...
Camoin explique aussi sous la rubrique "copyright du tarot Jodorowsky et Camoin" comment il a ajouté de nombreux symboles, issus de son immense culture des traditions ésotériques, comme si l'accumulation de concepts et de signes pouvait éclairer la conscience...
Enfin, la corrélation entre leur système d'organisation spatiale et d'interprétation des lectures est absolue, puisque tout les détails ont été contrôlés dans la re-création "restauration du tarot":
un petit serpentin sur la table du bateleur, et hop, voici la kundalini, au cas ou l'imaginaire ne se suffirait pas d'un archétype plus épuré, et puis les chiffres sur les dés...
Toutes ces clefs, toutes ces serrures: une surenchère, une approche de plus en plus sèche et intellectualisée de ces arcanes immémoriaux.
De plus, si les bâtisseurs de Cathédrales, si les auteurs des chefs d'oeuvres de l'art sacré ont toujours été anonymes, il n'en va pas de même de Camoin et Jodorowsky qui se glorifient de ce tarot "enfin restauré dans sa pureté originelle", comme l'affirme l'emballage.
Le tarot de Camoin et Jodorowsky n'a plus cette patine de monument ancien, façonné par l'érosion de l'histoire, et qui appartient à chacun. C'est le tarot de CAMOIN et JODOROWSKY, leurs obsessions et leur "perfectionnisme" doivent devenir les nôtres.