Ce film sorti au tout début du nouveau millénaire est, de mon point de vue, exceptionnel (je veux dire : pour l'époque et pour notre pays). Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri sont parmi les seuls à me faire apprécier ce genre de cinéma (le film choral, une spécialité bien française, pour le meilleur - ici - mais surtout pour le pire). C'est l'un des derniers exemples récents de cinéma "populaire et de qualité" comme on dit, sachant combiner succès au box-office (4 millions d'entrées) et critiques élogieuses de la "profession" (4 César). C'est assez rare pour être souligné : quand le public français plébiscite
Ne le dis à personne,
La Môme ou pis
Bienvenue chez les Ch'tis, l'Académie des César, de façon bien prévisible, préfère prendre le contrepied en récompensant
Lady Chatterley,
La graine et le mulet ou
Séraphine. Une vraie "guerre des deux France" en somme, comme dirait un essayiste libéral bien connu.... :)
Pour en revenir au film en lui-même, nous suivons les tribulations de plusieurs personnages qui se croisent (principe du film choral) : un patron de PME bougon et "franchouillard" (Bacri, of course), son garde du corps blasé, un poil cynique (Lanvin), son chauffeur un peu naïf sur les bords (Chabat), une actrice vieillissante du théâtre "subventionné", également prof d'anglais pour boucler des fins de mois qu'on imagine difficiles (Anne Alvaro, superbe) et une serveuse libérée (Jaoui), amie de cette dernière. Le film entend dénoncer les idées toutes faites, l'esprit de chapelle, les barrières socio-culturelles....Personne n'est tout noir ou tout blanc, rien n'est figé. Et effectivement, au contact les uns des autres, tous ces personnages vont évoluer, de façon positive. Bien sûr, le scénario (activité dans laquelle le duo excelle) est à nouveau un modèle du genre, une machine impeccablement huilée. Et l'interprétation absolument remarquable. On peut s'identifier à chacun des personnages, tous sont attachants (cela dit, j'aime tous ces acteurs, ça aide un peu). Le ton et les situations sont d'une grande justesse. Surtout Jaoui n'hésite pas à donner le mauvais rôle au milieu dont elle est pourtant issue, les "cultureux" apparaissant ici mesquins et dédaigneux face à un individu (Bacri) qui n'est pas de leur monde.
Grand film français, romanesque, drôle, émouvant. En ajoutant gravité, mélancolie et une dimension dramatique à leur habituel humour grinçant et satirique, Bacri et Jaoui signent là leur meilleur film. Formule qu'ils tenteront de reproduire, avec beaucoup moins de bonheur, dans leurs films suivants (
Comme une image,
Parlez-moi de la pluie). On est touché par la grâce qu'une seule fois....