Ce livre a été une très agréable surprise pour moi qui n'ai jusqu'alors jamais été passionné par la philosophie de la technologie. Ecrit dans un style clair, précis et stimulant, il peut être lu aussi bien par des non-spécialistes que par des étudiants, et ce pour le plus grand profit de chacun. L'auteur y opère avec un talent pédagogique évident une vaste synthèse et mise en perspective de plusieurs décennies de recherches dans le
domaine de la philosophie de la technologie et y adosse ses propres réflexions sur la structure de l'homme technologique et de son monde. Contrairement à une mauvaise habitude commune en philosophie, M. Puech ne réfléchit pas abstraitement sur l'homme et son environnement technologique, mais toujours à partir de notre vie quotidienne, ce qui rend le propos étonnamment vivant.
Le plus grand mérite de cet ouvrage est sans conteste de prendre au sérieux la recherche philosophique de la sagesse et de se demander comment elle peut être accomplie de nos jours. La thèse principale est que l'homme moderne, homo technologicus, ne peut continuer à produire un monde technologique de plus en plus sophistiqué sans développer en parallèle une conscience de
l'utilité véritable en rapport avec le besoin d'accomplissement de l'homme. Cette recherche qui n'est autre que celle de la sagesse adaptée à notre époque. Le diagnostic du monde contemporain s'articule ainsi peu à peu à une philosophie pratique qui fait la part belle au « soin de soi », au respect
de l'intériorité, de nos capacités et nos potentialités fondamentales. De fait, l'auteur développe au fil des parties un penchant pour des philosophes qui ne se paient pas de mots et ont mis en action leurs recommandations (notamment Thoreau et Gandhi). La dernière partie en particulier est remarquable pour sa mise en lumière du fait que toute sagesse est pratique,
qu'elle est en général simple à mettre en œuvre et qu'elle s'accomplit dans des « micro-actions » locales et concrètes dont M. Puech donne force exemples.
Si je devais trouver à redire à ce livre, je dirais que l'auteur argumente à certains endroits d'une manière plus polémique, notamment contre la religion ou contre certains philosophes (Heidegger, Henry, Ellul, Jonas) pour lesquels ses reproches auraient eu plus de force s'ils avaient été plus détaillés. Dans le même ordre d'idées, il me semble qu'il simplifie parfois
la complexité des dynamiques sociales au profit de solutions qui sont de toute évidence généralement bonnes, mais peut-être pas universellement applicables (notamment le refus de coopérer « à la Gandhi »). Il s'agit là cependant de remarques tout à fait secondaires par rapport à l'intérêt et à la qualité de l'ouvrage en général. De plus, étant donné que ce n'est pas le
moindre mérite de ce livre que de ne laisser dans le vague ni pourquoi, ni comment changer les choses, et de revigorer le lecteur en l'enjoignant à l'action, ces petites simplifications s'avèrent probablement avantageuses d'un point de vue pratique dans la mesure où elles permettent de dégager des lignes d'action particulièrement claires. Une belle réunion de la sagesse et de la pratique que j'ai trouvée vraiment très inspirante et que je recommande au plus haut point!