Haendel racontait que son ami Telemann pouvait écrire un oratorio aussi vite qu'on écrit une lettre. Lui-même était fier d'avoir composé "Le Messie" en 24 jours. C'est que, dans l'esprit baroque, la rapidité, le "fate presto" est un grand mérite, tandis que l'esprit classique répond avec Boileau :
Hâtez-vous lentement; et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.
L'esprit classique ayant triomphé, avec l'esprit bourgeois et son culte du travail de longue haleine, Telemann et beaucoup d'autres artistes baroques ont longtemps été méjugés du fait de cette différence d'approche de la création artistique.
L'introduction qui accompagne le livret de cet enregistrement explique un autre différence, celle qui existait entre les oratorios chantés pendant les offices, et les oratorios écrits, eux, pour être donnés en concert, et qui, de l'avis des contemporains eux-mêmes (on cite Johann Mattheson), étaient déjà considérés comme des "opéras sacrés". Il n'y a donc pas lieu de reprocher à René Jacobs d'avoir "tiré" un oratorio vers l'opéra puisque celui-ci se situe bel et bien à la limite des deux genres. La symphonie qui débute l'oeuvre renforce cette certitude; on est tenté de l'appeler prélude, tant sa forme et son esprit sont évidemment opératique. Certes, on peut ne pas être d'accord avec tous les choix, de tempo notamment, faits par Jacobs, mais sa vision de l'oeuvre est forte et cohérente, c'est là l'essentiel, et en aucun cas l'accusation de "faire du Jacobs" n'est recevable. Accuser un artiste d'user de l'oeuvre qu'il interprète pour servir sa gloire personnelle, c'est l'accuser de malhonnêteté intellectuelle. Il n'y a pas pire accusation.
Les chanteurs sont tous à la hauteur de leur tâche, mais j'ai été surpris et séduit par l'interprétation de Jésus, virile, même dans le désespoir, par Johannes Weisser. Loin de l'image mièvre que l'esthétique saint-sulpicienne a installé depuis deux siècles dans l'esprit du chrétien, ce Jésus de Telemann (et Weisser) a la carrure et la beauté des christs de Rubens ou du Bernin.
Une oeuvre et une interprétation à connaître absolument pour rendre justice à Telemann, qui n'en a plus vraiment besoin, et à René Jacobs que, comme cela arrive avec beaucoup d'artistes, on a tendance à vouloir brûler après l'avoir adoré.