Charlie Chaplin était fiché comme agent communiste par les autorités américaines. Après la réalisation des TEMPS MODERNES, les choses ne s'arrangeront pas ! Chaplin fustigeait déjà dans ses premiers films les moeurs cupides, et les institutions. Souvenez-vous du PELERIN, CHARLOT SOLDAT, L'IMMIGRANT, et THE KID. Dans MODERN TIMES, le réalisateur s'attaque à ce qu'il y a de plus sacré aux Etats Unis : le travail.
LES TEMPS MODERNES est aussi un retour aux sources du personnage du vagabond. Chaplin était bouleversé que le public le voie comme une icône, dont on baise la main, parce qu'il est une star, qu'il fait rire, côtoie les plus grands de ce monde. Chaplin voyait la détresse derrière tous ces spectateurs, qui s'échappaient de leur misère en allant au cinéma, rire de Charlot. Chaplin situe donc son héros dans une réalité sociale précise : il sera ouvrier d'usine, soumis aux cadences infernales. Ajouté à cela des contrôles fiscaux toujours plus pressants, la surveillance du FBI, et c'est un Chaplin très remonté contre les puissants et les gouvernants qui s'attelle au tournage des TEMPS MODERNES, en 1934.
LES TEMPS MODERNES n'est sans doute pas le film le mieux construit de Chaplin, il s'apparente davantage à une suite de longs sketchs : Charlot à l'usine, Charlot en prison, Charlot au grand magasin... Mais à l'intérieur de ces unités, Chaplin se déchaîne littéralement ! Les gags se multiplient, hilarants, Chaplin s'appliquant encore une fois à détourner la fonction des objets du quotidien (le poulet qui sert d'entonnoir). Et puis il y a surtout la force de la satire, la description des conditions de travail en usine, la pression, la productivité instaurée en règle, l'optimisation du temps de travail (la machine à faire déjeuner les ouvriers !). 5 ans après le krach boursier de 1929, en plein fordisme, vous imaginez l'impact de ce film sur le gouvernement d'alors ! LES TEMPS MODERNES est une bombe politique, social, un appel à la révolte, à la grève. La scène où Charlot ramasse un drapeau tombé d'un camion et devient le leader involontaire d'une manifestation, avant d'être chargé par la police, est un des moments les plus poignants du film. A chaque film de Chaplin correspond une image clé. La mappemonde du DICTATEUR, la fleur de CITY LIGHTS. Ici, l'image la plus célèbre reste celle de Charlot avalé par la machine, et malgré tout, continuant à en serrer les boulons ! Quelle métaphore ! Tout est dit ! L'homme aliéné à la machine, aliéné au travail.
N'oublions pas d'autres passages inoubliables de ce film, comme la parenthèse à la campagne, entre Charlot et la gamine (magnifique Paulette Godard), le rêve de foyer, la nuit au grand magasin (Paulette Godard en fourrure, endormie...), et toutes ces scènes à la prison, qui regorgent de trouvailles et de gags absolument désopilants (le gag sonore, avec la femme du pasteur !).
Chaplin avait commencé sa carrière par le burlesque, y avait rajouté une dimension mélo dramatique. Avec LES TEMPS MODERNES il faudra désormais compté sur la fibre politique de Charlie Chaplin. Le réalisateur ne se contente plus de pointer les inégalités du doigt, il attaque de front. Il frappe. C'est un film d'une richesse infinie, d'une grande force visuelle. Et pour la première fois, à la fin, le vagabond part sur la route, avec une femme à son bras. Le monde est devenu trop dur, trop violent. A deux on est plus fort.