Keith Jarrett ne joue pas du piano. Keith Jarrett est piano. Son hémisphère cérébral droit est une clé de Sol, et son hémisphère cérébral gauche est un clé de Fa.
On peut dire ce que l'on voudra à propos de ce génie du piano, mais personne n'a exploré l'instrument aussi intérieurement que lui. Personne n'est capable d'autant d'improvisation spontanée et vécue, en s'affranchissant de tous ces phrasés clichés que d'aucuns utilisent par habitude ou automatisme. KJ va plus loin, beaucoup plus loin. Son corps et son âme sont pétris de musique et de musicalité, qui ne peut s'en extraire que par ses doigts. Des doigts dansant sur un clavier, distillant un flux continu, sans cesse renouvelé, toujours différent, de phrases imaginées, témoins d'une éphémère perfection. Keith dit lui même que ses doigts jouent tout seuls, sans qu'il ait besoin d'anticiper, de réfléchir à ce qu'il veut jouer. Les sons, les mots, naissent dans ses doigts et sont immédiatement exécutés. Dans ces moments là, Keith est au delà de la maîtrise de son instrument. Il est piano, il est musique, tout entier.
Ces deux concerts, à Paris et à Londres, sont bien sûr particulièrement exceptionnels de musicalité, de vérité, de dépouillement et d'inventivité. Seul au piano - le génie est un art solitaire - le maître nous offre du mélodieux, du surprenant et du perturbant aussi. Oui, effectivement, ses impros semblent parfois venir d'un autre monde, disharmonique, disjointif, irrégulier et indescriptible. De nappes sonores ondulantes en staccato pianistiques dissonants, il nous noie d'une luminosité musicale qui nous irrigue l'inconscient. On se sent happé dans un état de méditation profonde, là haut, tout là haut, dans un firmament inconnu et infini. Chaque note est une découverte, chaque phrase est une marche vers la pleine félicitée.
Ce triple album est un must pour ceux qui sont dans l'essentiel, dans le ressenti intérieur, dans la "substantifique moelle". Il ne parlera qu'aux initiés et aux surdoués. Ceux qui savent qu'un autre monde musical existe ailleurs, plus haut, plus loin, plus incertain. Si vous n'êtes pas de ceux là, cette oeuvre vous paraitra une banale juxtaposition de sons. Il y a 20 ans, c'est sans doute ce que j'aurais pensé. Depuis, j'ai pu cheminer vers cet autre horizon pour en saisir la substance.
Voilà. Tout le reste - la qualité du son, la pochette, le livret, le nom des titres, la technique, la couleur du piano, etc... - n'a que peu d'intérêt. Peu importe. L'essentiel est ailleurs. Dans cet instant d'exaltation, d'intimité intérieure, partagée entre Keith et vous, dans une autre dimension, bien au delà de ce que votre imagination pourrait entrevoir dans ses moments de plus grande créativité. Juste plus haut, plus loin, plus incertain...