C'était l'époque bénie où ce trio faisait encore des merveilles (1996-2000). Né en 1970, Brad Mehldau fut souvent comparé au "Jeune Werther". Sens de l'intimité et de la mélodie, textures à fleur de peau pour les sons individuels, et surtout un côté nostalgique, voire poétique, qui n'était pas sans rappeler la création littéraire de Goethe... Un jazz très complexe dans la forme mais toujours accessible (sa façon de s'approprier des thèmes de Radiohead est à ce point significative). Son ascension fut donc fulgurante, et quelque part, il redonna les lettres de noblesses au trio acoustique de piano jazz. Dans les notes de pochette, il revient longuement sur sa filiation avec
Bill Evans, filiation qu'on lui a souvent prêté à tort... Lui-même s'en défend. Le deuxième volume des
The Art Of The Trio, capté "live" au club mythique du Village Vanguard, laissait augurer du meilleur (lire l'excellent com de LD)...
Le volume 3, enregistré en studio fut un énorme succès tant critique que commercial. Le volume 4 sera de nouveau un "live", capté au même endroit, en janvier 1999. Levée de rideau sur une version d'anthologie de "All The Things You Are", superbe thème de Kern/Hammerstein. L'intro tout en staccato est un pur moment de bonheur. La paire rythmique composée de Larry Grenadier à la contrebasse et de Jorge Rossy à la batterie est brillantissime... Le reste est du même acabit, entre balades et morceaux péchus hallucinants, entre standards (Solar, All The Things You Are) et compositions originales (London Blues, Senschutt, Nice Pass)...
Entre chaque morceau, il y a la grâce, de celle qui naît des amitiés soudées, et puis ce goût prononcé de jouer ensemble, cette complicité dans l'échange et l'exploration. Le moment clé, l'apothéose de ce concert magistral (peut-être le meilleur des trois, - entre le volume 2, le volume 4 et le volume 5 -), c'est "Nice Pass", tour de force inouï, au cours duquel le trio est en pleine improvisation. C'est de l'improvisation totale, et là, je dois dire que c'est une course folle avec ses imprévisibilités, ses irruptions de silence abrupts, ses ruptures harmoniques hallucinantes et ses folles prises de risque. Après 11 minutes de jeu triangulaire d'une tension paroxystique hallucinatoire où chacun, affranchi de toute idée d'ordre et de hiérarchie, réinvente sa relation à l'autre à chaque instant, c'est un véritable feu d'artifice. Bifurcation inouïe: le tempo d'enfer sur la ride de Jorge Rossy (en 11/4) bouscule tout sur son passage, à la manière d'un
Tony Williams, c'est extraordinaire d'imagination, c'est carrément enthousiasmant et ça en dit long sur la capacité de fraîcheur de ce trio-là... Il ferait pâlir les plus récalcitrants. Les solistes apportent une dimension libertaire et imprévisible qui laisse pantois. A noter enfin, une version de "Solar"(composition de Miles) de toute beauté... Bref, c'était le Trio au sommet. Aujourd'hui, malheureusement, c'est plutôt la routine, et davantage l'ennui, essentiellement dû au manque d'originalité du pianiste dans ses improvisations, une certaine auto-satisfaction aussi, qui peut agacer. Les concerts que j'ai pu voir dernièrement (Jeff Ballard a remplacé Jorge Rossy) sont malheureusement sans surprise et trop banals pour convaincre... Bien dommage. Heureusement, restent ces galettes, dont le volume 4 constitue, à mon sens, la quintessence de ce trio historique. Un classique, sans aucun doute.