Alors que les voix sensuelles de Norah Jones et de Diana Krall ont peu à peu inondé nos salons douillets de leurs moelleuses productions, il serait temps de remettre cette chanteuse, qui traversa avec élégance et raffinement des années 80 pourtant peu enclines à accueillir ce genre de plaisirs satinés, à sa juste place, c'est-à-dire la plus haute !
D'abord le choc de cette voix, ambrée et profonde, à l'envergure maîtrisée, marque de fabrique déposée du groupe : un peu à l'image d'Astrud Gilberto, la diva brésilienne, Sade n'avait pas une formation de chanteuse professionnelle, et c'est justement cette absence de technique ostentatoire, associée à la matité naturelle de son timbre et à ses origines black (Sade est née au Nigéria, d'un père noir et d'une mère anglaise) qui coloraient son chant, et lui donnaient cette chaleur et cette authenticité, qui aujourd'hui encore continuent à filer illico le grand frisson, même au fan le plus obtus de Metallica. Et c'est cette voix, reflet de ses humeurs vagabondes, qui irradiait l'ensemble des plages, et imprimait le tempo : par moment suave et câline, tamisée par un léger voile sablonneux, comme sur l'ondoyant et vaporeux Love Is Stronger Than Pride, aussi apaisant que le bruissement d'une pluie d'été sur une forêt asiatique, ailleurs autoritaire, tel Is It A Crime où à la manière de ses aînées américaines, elle domine avec fougue un orchestre de jazz, parfois multiple et mouvante, illuminant The Sweetest Taboo, tube impeccable de 1985, petite merveille pop-soul entêtante aux allures de palais aux mille glaces, où la voix se dédouble et se répond sans cesse, où des volutes de "Quiet storm" (en hommage au chef-d'œuvre céleste de Smokey Robinson ?) s'élèvent parmi les lambris dorés tandis que des "Too good for me" achèvent de se dissiper sur le marbre du parvis…
C'est en 1992, après la parution de l'inégal Stronger Than Pride et 4 ans de silence discographique, que Sade publie ce qui restera l'album le plus conséquent du groupe, le superbe Love Deluxe, remarquable par la présence du grave et envoûtant No Ordinary Love, véritable épopée de plus de 7 minutes, solennelle et mélancolique, qui porte de façon prégnante les prémices de quelques-unes des plus belles plages (Protection de Massive Attack, Morcheeba…) du très inconstant mouvement trip-hop. Bien malgré lui, le rayonnement lunaire de ce succès éclipsera quelques somptueuses ballades, feutrées et caressantes (Like A Tattoo, Pearls), où plus que jamais la voix murmurante semble sourdre du corps de la déesse noire, pour venir se nicher définitivement dans les tympans de l'auditeur…
Ce disque recense donc chronologiquement les hauts faits du groupe, qui a rudement bien passé l'épreuve du temps (on ne peut pas en dire autant de la plupart de leurs homologues, des très clinquants Swing Out Sister à quelques albums trop tempérés d'Everything But The Girl !), et qui fait partie de ces plaisirs musicaux que certains se plaisent à gausser, mais tellement jouissifs !