Autant le préciser au préalable. De Tom Waits, je prends tout ou presque: du juvénile
The Heart Of Saturday Night à
Orphans : Brawlers, Bawlers And Bastards, en passant par son premier grand chef-d'oeuvre dans les années 70,
Small Change, et ceux des années 80,
Swordfishtrombones et
Rain Dogs, la période Asylum, la période Island, la période Anti... bref, je suis ce qu'il convient d'appeler un inconditionnel.
Et donc, il me fallait éclairer le plus délaissé de ses albums et ne pas seulement ajouter l'éloge à l'éloge sur les albums essentiels indiqués ci-dessus. Ce disque, c'est un de ceux qui dans sa carrière émanent d'une "comédie musicale". A trois reprises, dans les années 90 et 2000, Waits a collaboré avec Bob Wilson afin d'élaborer un spectacle musical tiré d'un ouvrage du répertoire ou du canon littéraire. Cela a donné lieu à la réalisation de trois albums, chantés par Waits, alors que les chansons étaient interprétées dans les spectacles par des acteurs et/ou chanteurs.
Blood Money est tiré du Woyzeck de Georg Büchner et de l'opéra qu'en a tiré Alban Berg.
Alice de Lewis Carroll. Et The Black Rider de l'opéra
Der Freischütz, de Carl Maria von Weber.
The Black Rider, comme bien des aspects de la production de Waits par ailleurs, à commencer par ces spectacles, est fortement influencé par
Kurt Weill. Et plus largement par l'esthétique du théâtre expressionniste allemand, qu'il soit musical ou pas. On retrouvera ici, comme ailleurs, la façon qu'a Waits de s'approprier l'orchestration de l'époque, tout en lui faisant subir toutes sortes de bidouillages sonores et en la mélangeant à des instruments improbables. Cet album était un premier pas vers l'option "il tape sur des ossements et ça lui va bien" poussée considérablement plus loin dans
Bone Machine. Il faut donc pouvoir supporter - c'est de toute façon une règle avec Waits - la musique de fanfare déglinguée, les instruments désaccordés et quelques passages un peu bruitistes. Cela étant, on est ici encore en-deça des cris primaux et des blues sales que Waits radicalisera un peu par la suite. Tandis que Waits s'amuse de ses emprunts germaniques - dès le 2ème titre, il fait le maître de cérémonie contrefaisant un accent vaguement allemand - c'est surtout avec la légende relatée ici que jouent son librettiste et lui-même.
Car la grande spécificité de The Black Rider, c'est la collaboration de Waits avec William Burroughs, l'immortel auteur du Festin nu. Cette fable, truffée de références évidentes à la vie même de Burroughs, devient une réflexion sur l'addiction autant qu'une histoire de balles magiques et de pacte faustien. Les paroles sont souvent simples, mais portent incroyablement, lestées d'autant de désespoir que d'humour et d'ironie ("November", "Just the Right Bullets"). Il est à noter qu'on entend Burroughs pousser la chansonnette sur "'Tain't No Sin" ("...to dance around in your bones"), ce qui est assez amusant. C'est peu dire qu'on aurait aimé voir ce spectacle, autant pour découvrir ce qu'en a fait Wilson - qui réussit plutôt bien ces spectacles musicaux, moins figés que le reste de ses mises en scène - que pour entendre par exemple Marianne Faithfull chanter certaines des chansons de Burroughs et Waits.
Au total, un disque aussi réussi que beaucoup d'autres de Waits. On retrouvera, outre le poids de Burroughs et les influences germaniques déjà indiquées, le talent de Waits pour composer des ballades magnifiques ("The Briar and the Rose", "I'll Shoot the Moon"), ainsi que les intermèdes instrumentaux surpuissants - la "Russian Dance", qu'on entend souvent utilisée ici et là en fond sonore dès qu'il s'agit de Russie, ce qui est assez cocasse.
Juste un conseil: si vous avez tendance à faiblir un peu au creux de l'automne ou déprimez carrément en novembre, évitez d'écouter "November". Ou alors il ne faut vraiment pas comprendre les paroles...