Entre Francoise Hardy et son Dutronc de mari , il existe une troisième voie culte : Jacqueline Taieb . Cette compilation regroupe l'intégralité des singles 60's de la franco-tunisienne âgée à l'époque de 14 ans .
Si un titre comme " la première à gauche " évoque la France Gall nasillarde de Gainsbourg , la différence est majeure en ce que notre Jacqueline composait ses paroles et ses musiques . La réédition est magnifique avec une pochette en vinyl replica en papier glacé et notes de pochette intéressantes .Il y manque toutefois dans les crédits la date de parution des morceaux , les nom des musiciens et ,pour les puristes , le responsable de ces arrangements hallucinants . Tous les titres ont été enregistrés dans les studios anglais du Swingin' London : les basses sont monstrueuses , la batterie se déchaîne sur " Demain tu l'oublieras " , Taieb manie avec brio la world music sur "juste un peu d'amour" .
C'est bien sûr "7 H du matin " ,sa carte de visite , qui remporta en 1967 tous les suffrages . Sur un rythme en Fa , la gamine s'inscrit avec Dutronc ,sans le vouloir , en précurseur du garage rock français capable de tutoyer les Kinks ou les Who ! Ces paroles nonchalantes ! Ce Talk Over inimitable ! Cette décontraction adolescente non feinte !
Et ce n'est pas terminé ! " La Fac de lettres" propose une vision tordante du monde étudiant de l'époque à peine démodée ! Et tout cela porté par une diction parfaite et une mélodie dixie irrésistible que n'aurait pas renié Armstrong . Le meilleur texte de Taieb .
"Bientot tu oublieras" est la soeur jumelle des productions londonienne de Gainsbourg avec son piano noyé dans la reverb' sous fond de rhytm'' n ' blues . C'est à " 69 année érotique" que l'on pense immédiatement .Tous les fans du maître chanteur fumeur de gitane retrouveront dans ce disque l'ambiance survoltée de la formidable comédie musicale
Anna (B.O.F.).
Sur " Bienvenue au pays " c'est le délire : on y trouve un sitar , un gong , un clavecin , un orgue !
Jacqueline Taieb signait également de très belles ballades qui rivalisent avec la grande Françoise Hardy : " Le printemps à Paris" est une version tendre de " Paris s'éveille" avec sa flûte enchantée , la sensibilité et le charme de l'adolescence en plus . La voix de Taieb y est si douce que l'on aimerait être le gars auquel elle s'adresse .
" Ce soir , je m'en vais " s'inscrit dans les grands morceaux des coeurs brisés avec un chorus magnifique. Attention ! Taieb , ce n'est pas Rimbaud non plus ! Rappelons nous que tout est écrit par une gamine de 14 ans qui chante avec une candeur authentique le temps de l'amour , des copains et de l'aventure . Les cyniques en railleront la naïveté , les autres qui se rappelleront de leurs premiers chagrins d'amour , enlaceront ces chansons comme une amie retrouvée .
Naïve, mais pas bête la Jacqueline : sur " Bravo" , elle s'aventure avec succès sur la chanson théâtrale façon Brel avec trompettes grandiloquente et des trémolos plein la voix .
Enfin sur "on roule à 160" on est sur un titre mutant avec cuivres façon "Chatterton" (Gainsbourg) et percussions orientales . La voix un peu chevrotante de Taieb atteint des sommets d'insolence. Cette chanson pourrait être la suite directe d' " une petite tasse d'anxiété" de ...Gainsbourg avec un zeste de Christophe et ...d'Adamo ! Dans cette chanson , la jeune fille s'empare du volant d'un play boy qui lui fait du grain pour rouler à 160 , sans permis !
L'album se clôt avec la version anglaise de "Il est 7 heures du matin" directement enregistré à partir du vinyl ! C'est incompréhensible ! le son est pourri et sature de partout , mais achève de donner à cette version parfaitement traduite sa dimension rock !
La suite de la carrière de Taieb sera parsemée de vastes traversées du dessert entrecoupée de tentatives de come back ici une berceuse un peu niaise mais avec de très beaux choeurs et une bossa soporifique) , d'une comédie musicale avec Fugain et Montand et d'un tube international écrit pour Dana Dawson . Aujourd'hui notre petite grand mère monte ponctuellement sur scène avec les "Little Rabbits" pour interpréter " 7 h du mat" .
Qu'importe ! Avec ses pépites pop , Jacqueline Taieb confirme l'adage cornélien pour qui "aux âmes bien nées , la valeur n'attend pas le nombre des années " .
Merci mademoiselle !