Climate of Hunter (1984), Tilt (1995), The Drift (2006) : une trilogie prise à un train confortable par Scott Walker, David Lynch de la pop, ci-devant chanteur à midinettes (notre Christophe national à la puissance 10, pour donner une idée). Walker n'a jamais poussé aussi loin la volonté d'agir en artiste moderne, au même titre que Thomas Pynchon, John Cage, Marcel Duchamp ou, précisément, David Lynch. Ses créations sont moins des morceaux de musique que des installations, montages composites d'éléments sonores et textuels à forte connotation de mille-feuilles ou de palimpseste, balisant un parcours lui-même sensoriel et mental lui-même hybridé : suggestion d'ambiances, de situations ou de récits, dont aucun, comme de bien entendu, ne débouche sur une intelligibilité "simple".
On peut reconnaître au résultat une indéniable puissance. Cependant on peut se laisser arrêter par le refus obstiné du plaisir, égalemen par la blancheur et l'expression uniformément geignarde de la voix, ce vestige corporel du passé de crooner auquel Scott ne peut pas ne pas attenter. On peut aussi trouver que le ton sérieux de l'affaire est en grande partie ruiné par la totale absence d'une qualité partagée par Lynch, Duchamp et Pynchon : l'humour - tant il est vrai que les gens sans humour sont souvent les plus drôles... Ce disque pourra donc susciter des réactions diverses et opposées : admiration, rejet, dérision, ennui... A une époque de conservatisme artistique désespérant où l'héritage de la modernité est jeté aux orties, il faut néanmoins saluer la démarche de Scott Walker.