Hugh Kennedy est professeur d'arabe à l'Ecole des études orientales et africaines de Londres. Il a été également professeur d'histoire médiévale à l'université St Andrews. Sa recherche se concentre sur le Moyen-Orient musulman, l'archéologie de l'islam et l'Espagne musulmane. Il a publié quantité d'ouvrages sur ces sujets depuis une trentaine d'années. Celui-ci, consacré à la période des grandes conquêtes des débuts de l'islam, comme l'indique le titre, est le dernier en date. Livre dense, plutôt descriptif, c'est la synthèse la plus récente pour comprendre comment les Arabes musulmans ont réussi à forger leur empire dans le premier siècle de l'islam, grosso modo.
Comme il le rappelle dans sa préface, pour les vaincus, tels les Byzantins, le phénomène des grandes conquêtes musulmanes des VII-VIIIème siècle est incroyable. Un moine décrit ainsi, vers 680, l'arrivée des musulmans comme le juste châtiment divin pour les péchés commis par les chrétiens. Aujourd'hui, et ce que le livre se propose de faire, on cherche à mieux comprendre comment les Arabes ont réussi à vaincre plusieurs grands empires et à annexer une telle étendue de territoires en si peu de temps. Kennedy offre donc une description, d'abord, de la conquête, menée par des assaillants souvent inférieurs en nombre. Il propose ensuite de comprendre comment les vainqueurs, noyés dans une population vaincue plus nombreuse, conservent leur identité en procédant notamment à la conversion à l'islam de cette population. Enfin, il analyse la mémoire de la conquête à partir des sources arabes, plus dignes d'intérêt qu'on ne l'a dit malgré leur caractère postérieur, souvent de beaucoup, aux événements racontés. Le livre traite la période comprise entre la mort de Mahomet, en 632 -les musulmans avancent alors en dehors de la péninsule arabique-, et la fin du califat omeyyade, 750 -où les frontières du monde musulman sont à peu près établies pour plusieurs siècles. Comme le rappelle Kennedy, la particularité des conquêtes de l'islam n'est pas tant leur rapidité -d'autres conquêtes ont été aussi fulgurantes dans l'histoire- mais leur impact beaucoup plus durable sur la religion, la langue des terres conquises. Retracer cette période est difficile car elle est à la charnière entre l'Antiquité et le Moyen Age, est donc en partie négligée par l'historiographie. Par ailleurs les sources écrites sont rares et dans des langues parfois complexes à maîtriser (arabe, perse). Cependant Hugh Kennedy s'est attelé à la tâche. Il dépeint les phases de la conquête selon un plan à la fois géographique (Syrie-Palestine, Irak, Egypte) et chronologique, pour faciliter la compréhension du lecteur. On peut se demander cependant s'il n'aurait pas été plus judicieux de regrouper les campagnes contre les Byzantins et les Sassanides. Kennedy fait précéder son propos d'un état des lieux des sources et de la société arabe préislamique. Il s'appuie il est vrai, dans son travail, surtout sur les sources écrites et finalement assez peu sur l'archéologie, ce que l'on pourrait aussi lui reprocher.
En 750, l'islam s'étend sur des frontières qui s'arrêtent pour près de 300 ans. En superficie et en population, c'est un empire comparable à l'Empire romain : l'empire chinois des Tang est son seul rival. A l'inverse du premier cependant, l'islam ne s'enferme pas derrière des frontières fortifiées, sauf exception -Anatolie contre les Byzantins, Espagne contre les royaumes chrétiens du nord. Il ne subit pas d'énormes pressions des voisins extérieurs à l'empire, il est économiquement auto-suffisant et confiant militairement. Aux IXème-Xème siècle, le monde musulman survit à la désintégration de son pouvoir central, chose que n'avait pas su faire l'Empire romain d'Occident du Vème siècle. Comment expliquer un tel succès ? Premier élément qui a joué : le déclin démographique que connaît le monde méditerranéen et moyen-oriental, en particulier après la réapparition de la peste bubonique vers 540. Il affaiblit la résistance et explique que certaines grandes cités -Antioche, Carthage pour l'Empire byzantin, Tolède en Espagne- se soient rendues sans combat ou presque. La dernière grande guerre byzantino-sassanide a affaibli l'Empire byzantin, ravageant un grand nombre de ses provinces, diminuant son contrôle sur les régions occupées par les Perses. La défaite sassanide contre Héraclius a entamé la fidélité à la dynastie perse, base de l'Etat, qui commence donc à décliner au moment de l'arrivée de l'islam. Par ailleurs, les Byzantins, après la mort d'Héraclius en 641, sont divisés par des luttes intestines pour le pouvoir et donc moins enclins à combattre les musulmans. De plus, la centralisation des deux empires, byzantin et perse, a joué contre eux : les Arabes ne sont pas perçus comme la menace principale et une fois que l'armée de campagne est détruite, les forces locales ne peuvent pas faire grand chose contre l'envahisseur. Les musulmans rencontrent davantage de résistance dans des régions où le pouvoir est fragmenté : Arménie, Transoxiane, montagnes cantabriques du nord de l'Espagne. Les musulmans profitent aussi de dissensions internes, notamment sur le plan religieux : les monophysites égyptiens, mais aussi les paysans irakiens opprimés par les Sassanides, ne sont pas fâchés de voir arriver les musulmans, sans forcément collaborer étroitement avec eux.
Cependant les Arabes musulmans ne l'ont pas emporté seulement en raison des faiblesses de leurs adversaires. Les conquérants forment une armée bien organisée, et qui ne comprend pas beaucoup de civils. Cette armée est capable de se déplacer rapidement : les terres de l'islam couvrent, vers 750, 7000 km d'ouest en est ! L'existence rude des bédouins leur a permis de faire fi ou presque des contraintes logistiques, et de se montrer d'excellents combattants nocturnes. Les armées musulmanes sont commandées par des généraux compétents : Khald ibn al-Walid, Amr al-As, Tariq Ziyad, Musa Nusayr. Les califes supervisent les opérations de conquête, en particulier Omar, le deuxième des califes dit Rashidun (bien guidés). Il y a très peu de révoltes de gouverneurs ou de commandants d'armées, à l'inverse par exemple de l'Empire byzantin. En outre, les musulmans imposent des conditions très acceptables aux vaincus, contrairement aux Mongols du XIIIème siècle par exemple qui balaient tout sur leur passage. Lorsqu'ils s'installent, les conquérants le font en dehors des villes qui se sont rendues et en créent de nouvelles (Koufa, Bassora, Kairouan) ce qui évite les frictions avec les habitants. Certaines zones conquises ne voient pas arriver les conquérants, qui ont poursuivi leur marche en avant, avant plusieurs décennies, ce qui désarme les résistances. Les conversions forcées à l'islam sont très rares : c'est un processus beaucoup plus lent, par incitation fiscale, pour entrer dans l'administration ou l'armée ou faire partie de la nouvelle élite dirigeante. D'autant plus que dans ce premier siècle de conquête, la société musulmane reste très ouverte. Nusayr, le conquérant musulman de l'Espagne, est ainsi un ancien prisonnier de guerre de l'islam en Irak, converti à la nouvelle religion et nommé gouverneur d'Afrique du Nord. Contrairement aux peuples barbares qui détruisent l'Empire romain d'Occident mais adoptent la langue et la religion des vaincus, les Arabes, confiant dans leur culture, imposent leur langue, tout comme la conquête va imposer, en plusieurs siècles, l'islamisation. La conquête exercée dans le premier siècle de l'islam est donc bien le produit d'un extraordinaire concours de circonstances : celle d'une nouvelle foi portée par des bédouins sûrs d'eux-mêmes, partant à l'assaut d'un monde post-antique en mal d'identité et de moyens pour résister. Contrairement à ce que disait le moine de 680, rien n'était inéluctable ! Dans un chapitre à la fin de l'ouvrage présentant la voix des vaincus, Kennedy montre bien comment les points de vue divergent sur les musulmans : considérés par certains comme de véritables barbares, ou comme supérieurs aux Byzantins par d'autres !
L'ouvrage se complète d'une bibliographie synthétique. Les cartes sont toutes situées au début du livre, ce qui n'est pas forcément pratique pour trouver toutes les localisations -il faut sans cesse revenir au début. Un livret photo central vient enrichir le texte de Kennedy.