De temps à autres, il arrive parfois que certains arbres ne poussent pas à même le sol, mais plutôt dans les esprits.
Si pour certains férus de botanique, le Joshua Tree sera toujours évocateur de ce type de yucca que l'on trouve, entre autres, à l'ouest des Etats-Unis, dans le désert de Mojave. Pour d'autres, celui affiché en arrière plan sur le verso de la pochette du disque de U2 aura toujours pour symbolique de représenter la terre promise. Qu'elle soit biblique ou plus prosaïquement commerciale, si l'allusion n'a en fait qu'une importance toute relative, il n'empêche que l'arbre de Josué s'avère, à l'écoute, d'un impressionnisme saisissant, comme d'une rare sobriété de ton. Laissant de côté la puissance évocatrice des premiers albums pour nous apprivoiser par des chansons beaucoup plus nuancées, les irlandais franchissent un nouveau cap en osant la simplicité, là ou d'autres se seraient aveuglement évertués à perpétuer l'espèce.
Toujours mené par un Bono Vox intrépide lorsqu'il s'agit de distribuer l'émotion, U2 n'a pas son pareil lorsqu'il s'agit d'apostropher les grands de ce monde. Cependant, cette fois-ci, après avoir utilisé la manière forte, voici que le groupe laisse de côté le porte-voix pour mieux se faire entendre. Canalisé par Brian Eno et Daniel Lanois, tout en sublimant la mélancolie d'une lueur mystique, The Joshua Tree apaise la rage pour mieux en extraire la douleur. Ainsi, à l'ombre de cet l'arbre, là où The Edge aurait déchiré l'épaisseur des nuages, c'est avec quelques accords levant simplement les yeux vers le ciel que le message va s'avérer universel.
De nouveau, le germe de la révolte gronde sur cet album. Naturellement enclin à faire front en réponse à la violence de nos sociétés, comme nous ouvrir à l'intime d'un chanteur, si les textes n'ont rien perdu de leur puissance évocatrice, néanmoins, quelque chose a profondément changé. Sans se renier, mais en abandonnant une réelle spontanéité au profit d'un « design musical » calibré pour le marché américain, U2 vient de gommer toutes les aspérités qui arc-boutait son rock sur l'urgence. En quelque sorte, moins de passion pour plus de sentiment. En faisant cela, le plus étrange, c'est qu'au lieu d'aseptiser totalement un univers qui se voulait révolté, les nouveaux climats proposés, nourris d'influences nord-américaines et irlandaises, ainsi que de synthétiseurs aux penchants célestes, vont en sublimer la portée.
Dans cet arbre différent des autres, là où la foi s'imprègne de soul, tandis que le blues cultive le doute, plusieurs temps forts. Diverses chansons pour nous transporter au-delà de la simple réflexion, voire nous interroger sur l'avenir. Sans besoin de les citer toutes, parce que seule l'écoute saura révéler leur pouvoir évocateur, comme leur impact émotionnel, c'est sans conteste vers l'éprouvant constat, Where The Streets Have No Name, que l'on se penchera pour définir la teneur en images fortes et sentiments compilés de cet album. A l'image de ce titre, dans lequel la souffrance rencontre le mystique, qu'il soit témoin du monde ou en quête de rédemption, Bono est avant tout un romantique égaré sur une planète en souffrance.