Eminem, avec ce Cd qui a la lourde tâche de succéder au multiplatine « Slim Shady LP », met pas mal de pendules à l'heure. Alors qu'il aurait pu « exploiter » le « Slim Shady » , comme tout le monde quand un Cd se vend très bien, pendant deux ou trois ans, le « Marshall Mathers » arrive dans les bacs quinze mois plus tard. Alors qu'il aurait pu se contenter d'un follow-up bâclé, Eminem livre un disque encore meilleur. Alors qu'il aurait pu atténuer ses propos radicaux, sa « réputation » de ce côté-là étant largement assurée, Eminem revient encore plus agressif et violent ...
Il revient pas tout seul, quand même, n'ayant pas oublié de mettre dans ses bagages sa carte maîtresse, le producteur Dr Dre, ce dernier confirmant avec ce disque qu'il est bien le meilleur sorcier des studios de cette fin de siècle, tous genres musicaux confondus ... Bon, même si « officiellement » Dr Dre ne produit qu'un tiers des titres, le reste revenant aux Bass Brothers ou à Eminem lui-même, personne ne peut être dupe, l'ombre de Dre plane sur le projet entier.
Eminem, lui, joue sur du velours, présentant cette fois-ci le dernier de ses doubles schizophrènes, Marshall Mathers. Qui est le vrai nom du blondinet de Detroit, et est donc censé être son disque le plus personnel. Guère différent par le propos du précédent cependant, Eminem n'ayant pas pour habitude de faire dans la dentelle, ne perdant pas une occasion de cracher son mépris et sa haine de la Terre entière, et s'en prenant particulièrement à son ex-compagne Kim, dans un final de Cd sombre, violent et tragique ...
Ce Cd est excellent de bout en bout, et malgré une longueur respectable de plus de 70 minutes, très peu de choses en fait sonnent remplissage ou répétitif. D'abord à cause de l'inventivité de la production, souvent minimaliste et très saccadée, se renouvelant sur chaque titre par la présence de gimmicks astucieux ou audacieux. Eminem, et on a souvent tendance à l'oublier car il n'a pas une belle voix, peut néanmoins tout faire avec elle, que le rythme soit lent (« Marshall Mathers » est un slow, exercice de style très rare dans le rap) ou frénétique, qu'il s'agisse de se livrer à une pochade comique douteuse ou d'exprimer de la colère ou de la rage ...
Quelques titres se détachent cependant, « Stan » avec son très long sample répété d'un couplet de la gentille soul-poppeuse Dido, morceau qui vaudra à Eminem un succès dans les hit-parades bien au-delà du seul cercle du rap, « The way I am », « « The real Slim Shady », « I'm back » et son imparable rythme syncopé, « Under the influence », pleine de rage sur une belle mélodie, « Kim », terrifiante ballade soul, le très G-Funk « Bitch Please II » avec (forcémént) Snoop, le très noir et quasi trip-hop « Criminal » ...
Avec ce « Marshall Mathers », Eminem ne réglait pas seulement des affaires personnelles, il posait aussi en filigrane une question au milieu du rap, narguant la concurrence ... Quelqu'un pouvait-il faire mieux que ce monument ? Dix ans après, la réponse est connue. Personne n'a fait mieux que « Marshall Mathers Lp ». Même pas Eminem lui-même par la suite ...