Admiratif de la connaissance accrue de Barenboïm pour le répertoire mozartien, debussyste, ne parlons pas wagnérien, je fus étonné de la maîtrise parfaite qu'est la sienne quand il aborde le paysage beethovénien à travers sa vision - précipitant quelques fois agréablement les codes établis - et la clarté avec laquelle il parvient à faire ressortir le génie aveuglant du compositeur.
Chez Barenboïm, tout paraît clair, facile et extraordinairement lumineux.
Littéral, chuchoteur ou emporté quand il faut l'être, il sait également injecter une dose conséquente de personnalisation à travers un subtil rubato, manié avec beaucoup de cohérence et ne cassant en rien la dynamique musicale générale. L'approche un peu tatillonne du rubato que certains interprètes ont élevé au rang de malheureuse oeuvre d'art semble être absente chez lui. Barenboïm, chez Beethoven, ne tombe pas non plus dans le travers de beaucoup d'autres interprètes consistant à accélérer systématiquement la partition quand ils semblent être pris de corps par un désir de personnaliser à l'extrême une partition qui n'est pas la leur. Chez lui, tout semble être méticuleusement réfléchi, pensé, disséqué dans le but de ne pas retranscrire un peu placidement la beauté d'une partition, mais d'en relever l'histoire, les aspérités, les passions ou la fougue d'un moment. A ce titre, Barenboïm est un extraordinaire conteur, trouvant « le » langage opportun au bon moment (que l'on se souvienne à Bayreuth, dans un autre genre, de sa direction d'orchestre à l'extraordinaire narration expressive lors de la Marche funèbre). A travers les sonates de Beethoven, il nous raconte, tour à tour, l'histoire de chacune d'entre elles à l'aide d'un langage musical particulièrement expressif. Ici, rien de mécanique, de la trille au legato, tout fait partie d'un tout et chaque détail apporte une cohésion d'ensemble assez remarquable. Chez Beethoven, et à quelques rares cas près, je ne retrouve cette cohésion nulle part ailleurs.
Le plus de cette édition réside dans l'approche professorale de Barenboïm à travers des Mastersclasses recelants de véritables trésors de pédagogie, de tact, mais aussi de fougue pour exprimer avec talent la vision qui est la sienne quand il aborde le répertoire beethovénien. Musiciens ou pas, on est saisi par la clarté de ses explications et par la finalité se construisant peu à peu devant nous, comme si nous étions les témoins de la construction d'une immense cathédrale par un architecte de génie. Rarement, un musicien aurait été aussi clair dans les explications de ce qui façonne son quotidien et qui peuvent paraître pour nous, tendres béotiens, un peu obscurs. Ses considérations générales ainsi que sa vision personnelle concernant l'approche pluri-lingustique dont peut s'orner la pratique - et la compréhension - de la musique se révèlent également être fascinante par la passion éclatante que le maestro éprouve pour son métier, citant quelques exemples concrets, tel par exemple la faculté qu'il a de pouvoir jouer les mêmes oeuvres depuis preque soixante ans et d'être toujours aussi émerveillé par la beauté d'une partition dont il semble ne jamais assez se délecter.
Assurément, nous sommes ici en face d'un des plus grands génies de notre siècle, accumulant les dons d'ubiquité auprès de nombres de compositeurs, souvent antinomiques, aux univers si éloignés, mais gardant au contact de chacun d'entre eux cette même passion, cette même fougue pour une musique qui semble être la caisse de résonance idéale de ses plus infimes sentiments. A travers ces moments là, intimistes ou emportés, ce DVD nous donnent l'occasion de pénétrer dans l'intellect musical de Barenboïm et d'être continuellement fasciné par le génie éclatant qui s'en dégage.