Merveilleux roman plein de nostalgie désabusée, dont James Ivory a fait un très beau film à juste titre célébré par la critique (avec Emma Thompson et Anthony Hopkins). Au moins trois histoires parallèles s'y entremèlent: d'abord celle du narrateur, Mr. Stevens, majordome de grande maison comme l'était son père. Appartenant en quelque sorte à l'aristocratie des gens de maison, il règne infailliblement et sans partage sur le rythme de la vie de l'immense Darlington hall, une de ces "country houses" anglaises dont le grand train persistait entre les deux guerres avant de devoir inexorablement s'étioler (voir Lionel Esher "the glory that was home"). Ensuite, celle de Lord Darlington, le propriétaire des lieux. Homme de grande culture, pur produit de l'establishment britannique, il se laisse abuser par la pitié généreuse que lui inspire la triste situation de l'Allemagne vaincue et qu'exploitent habilement les diplomates nazis pour tenter de réunir une conférence diplomatique internationale visant à en atténuer les obligations issues du traité de Versailles. Enfin, le véritable vainqueur, c'est la société qui se transforme, le monde moderne dominé par l'Amérique, auquel le monde d'hier (comme aurait dit Zweig), celui des puissances européennes et de l'empire britannique, va devoir céder la place. Le point commun entre Lord Darlington et Mr. Stevens, c'est que, ne comprenant rien aux changements qui se déroulent sous leurs yeux, ils font hélas les mauvais choix. Darlington, (comme le roi Edouard VIII, plus tard duc de Windsor, et comme d'autres aristocrates) se compromet dans des sympathies pro-nazies, Mr. Stevens, plaçant les devoirs de sa charge au dessus de tout, ignore l'amour que la jeune gouvernante serait toute prête à lui accorder. De dépit, elle épousera pour son malheur le premier venu. Le titre de ce beau livre est fort mal traduit en français par "les vestiges du jour", expression accrocheuse autant qu'impénétrable. Les "remains of the day" sont, à l'heure du bilan porté par un homme âgé sur sa vie passée et sur les occasions manquées, le décompte du peu de crédit restant. Saluons la performance de Kazuo Ishiguro, dont les parents étaient japonais, pour avoir fait un ouvrage plus anglais qu'anglais.