Il est bien sûr dommage que cette réédition ne reprenne pas à l'identique la superbe intégrale
The Complete Riverside Recordings compilée par le producteur de Riverside Orrin Keepnews, publiée en 15 CD pour la première fois en 1986 avec beaucoup d'inédits remarquables et accompagnée d’un livret passionnant, mais malheureusement épuisée. Cela dit, ce quadruple coffret constitue un panorama essentiel de ce que beaucoup considèrent comme la période la plus féconde de la carrière de Monk, surtout pour sa production en studio.
Les principaux disques de Monk compilés, correspondant à 30 sessions, sont les suivants :
- "Thelonious Monk plays Duke Ellington" (en trio avec O. Pettiford , K. Clarke) 1955 :
Alors qu’il était encore considéré comme un bizarre outsider du jazz, Monk inaugura prudemment son engagement chez Riverside avec un album en trio qui surprit par son mélange de modestie et d’originalité : les meilleurs titres nous semblent en être "It don’t mean a thing", "I let a song out of my heart" et "Caravan".
- "The Unique Thelonious Monk" (en trio avec O.Pettiford, A.Blakey) 1956 :
Le succès d’estime obtenu pousa Monk à reprendre la formule du trio pour son deuxième disque, cette fois sur des standards, dont "Liza", "Honeysuckle rose" et "Just you just me" sont les plus réussis. Comme pour l’album précédent, l’ingénieur du son est l’excellent Rudy Van Gelder.
- "Brilliant corners" (en quintet avec S.Rollins, E. Henry, O. Pettiford, M. Roach) 1956 :
Plus aventureux, ce disque est un nouveau départ, avec des résultats inégaux, mais de très bons moments dans le titre éponyme, dans "Bolivar blues" et dans "Bemsha swing".
- "Thelonious himself" (en solo) 1957 :
La perle de cet album est le méditatif "Monk's mood", qui se clôt sur un superbe solo de saxophone de John Coltrane.
- "Monk’s music" (en sextet avec C. Hawkins, J. Coltrane, G. Gryce, W. Ware, A. Blakey) 1957 :
Ces sessions illustrent bien le passage du témoin entre la tradition d’un Hawkins, qui avait mis le pied à l’étrier à Monk dans les années 40, et la modernité d’un Coltrane qui affirma avoir appris beaucoup chez Monk.
- "Thelonious Monk with John Coltrane" (en quartet avec J. Coltrane, W. Ware, Sh; Wilson, 1957 :
Session mémorable. Comparer le "Ruby my dear" de Coltrane avec celui de Hawkins de la session précédente.
- "Mulligan meets Monk" (en quartet avec G. Mulligan, W. Ware, Sh. Wilson) 1957 :
Bien que sous-estimé, ce disque, qui comprend la création de "Rhythm-a-ning", est un de nos préférés pour la rondeur de son et la fluidité du saxo baryton de Mulligan.
- "In action" (live au Five Spot à New York en quartet avec J. Griffin, A. Abdul-Malik, R. Haynes) 1958
- "Misterioso" (idem) :
Les deux soirées enregistrées l’été au Five Spot sont un jalon marquant de la discographie monkienne : ces premiers disques live de Monk, dans une belle prise de son stéréo, illustrent sa reconnaissance par le public de jazz club, et restituent l’irrésistible force d’entraînement du quartet de Monk, où chaque musicien est un égal.
- "At Town Hall" (live à New York en tentet avec D. Byrd, E. Bert, R.Northern, Ph. Woods, Ch. Rouse, Pepper Adams, J. McAlister, S. Jones, A. Taylor) 1959 :
Ce concert marque la consécration de Monk auprès du grand public de jazz : les arrangements de Hal Overton pour les six morceaux en big band sont pour beaucoup dans cette révélation ; le somptueux "Monk’s mood", le fringant "Rootie tootie", et le bouleversant "Crepuscule with Nellie" dans sa plus belle version, en sont les plus beaux exemples.
- Five by Monk by Five (en quintet avec Th. Jones, Ch. Rouse, S. Jones, A. Taylor) 1959 :
En comparaison, ces sessions peuvent paraissent très cool, voire froides, avec un batteur trop discret, mais elles contiennent la création d’une des dernières compositions importantes de Monk, le difficile "Jackie-ing".
- Alone in San Francisco (en solo) 1959 :
Contient plusieurs standards, mais on nous permettra d’aimer particulièrement le très elliptique "Bluehawk".
- "Live at the Blackhawk" (à San Francisco en sextet avec J. Gordon, Ch. Rouse, H. Land, J. Ore, B. Higgins) 1960 :
Cet enregistrement très sage ne vaut pas celui du Five Spot, mais ne manque pas de tenue. Le batteur Billy Higgins, recruté au dernier moment, y est hélas trop discret, ainsi que le bassiste, peu audible, alors que le public, lui, est parfois bruyant.
- "Monk in Italy" (live à Milan avec Ch. Rouse, J. Ore, F. Dunlop) 1961
- "Monk in France" (live à Paris avec Ch. Rouse, J. Ore, F. Dunlop) 1961 :
Cette rétrospective se termine en beauté avec deux excellents concerts qui furent distribués, mais non produits par Riverside, et qui inaugurent la longue carrière du quartet de Monk avec Charlie Rouse au saxophone.