"The Separation" est une étrange uchronie dont l'essentiel de l'action se déroule en 1936 lors des Jeux Olympiques de Berlin, puis pendant les années 1940 alors que la guerre entre l'Allemagne et la Grande-Bretagne fait rage. Étrange parce que c'est presque par hasard que l'on découvre, à l'occasion d'un chapitre de transition ou de l'en-tête d'un courrier, que l'île de Madagascar abrite la République de Masada, ou que l'armée Américaine ne s'est pas battue au Viêt Nam mais en Sibérie. Ici, il est même plutôt difficile de trouver exactement quel est l'instant à partir duquel l'Histoire a divergé.
Le texte est découpé en deux grandes parties mises en relation par les recherches menées par un historien des années 2000. C'est la vie de Jack pendant la guerre qui est d'abord racontée par le biais de ses mémoires. On plonge dans la vie quotidienne d'une équipe de sportifs sélectionnés pour participer aux Jeux Olympiques de 1936. L'aperçu de l'Allemagne de l'époque est efficace et documenté. Le texte, tout en subtilité, pose avec efficacité la psychologie des deux personnages principaux. L'écriture et le style sont et resteront parfaits tout au long du roman. Vient ensuite la relation des raids menés par les bombardiers anglais sur les villes allemandes. La précision et le sens du détail, soutenus par une bibliographie impressionnante, permettent de s'immerger totalement dans l'ambiance de l'époque. Et déjà, dans cette première partie, le télescopage des réalités qui va prendre toute son ampleur dans la suite du récit commence à apparaître. Priest décrit plusieurs fois les mêmes événements par d'habiles procédés de retours en arrière qui, chaque fois, divergent pourtant sur quelques points de détail. Quand un autre des protagonistes vient à faire le récit de sa propre expérience, c'est encore une autre réalité qui est évoquée. Priest s'abstient de donner la moindre clé et le lecteur est livré à lui-même dans ce monde qui ressemble tant au nôtre, mais dans lequel chacun des protagoniste semble avoir vécu les événements de façon différente, et qui manifestement a mené à une réalité qui n'est pas la nôtre. Le passage sur le vol de Rudolf Hess au-dessus de la Mer du Nord est à ce sujet exemplaire : les trames de la réalité se superposent, et parfois se croisent.
La deuxième partie du roman, composée de fragments épars de lettres ou de documents reproduits sur les sites web d'institutions qui n'ont pas d'existence dans notre plan de réalité, relate la vie de Joe Sawyer pendant la guerre. Embauché comme ambulancier par la Croix Rouge, Joe vit le Blitz de l'intérieur. Là encore, la précision des détails est remarquable. Là encore, certains détails ne coïncident pas avec ce que l'on a déjà pu lire auparavant. Les divergences sont plus importantes et l'on ne sait plus finalement si ce qu'on lit est une autre réalité vécue par le même personnage, s'il s'agit du délire d'un malade en phase de coma, ou d'autre chose encore. Certains personnages récurrents (Rudolf Hess, Winston Churchill) jouent un rôle bien différent d'une partie à l'autre.
De façon générale, les thèmes de la gémellité et du double sont omniprésents dans ce roman. L'absence de clé permet de laisser libre cours à ses interprétations - car il est impossible de se satisfaire de l'une seule d'entre elles - et l'on a finalement le sentiment de plonger dans le même type d'univers que celui de David Lynch. "The Separation" est un texte impressionnant de maîtrise qui réveille la réflexion et qui "rend intelligent" parce qu'il oblige à jeter un ½il différent sur la réalité, les apparences, et les branches mortes d'une vie. Continuent-elles à se développer dans d'autres réalités ? C'est la question à laquelle ne répond pas Christopher Priest. Son mérite est plutôt de la poser, en fournissant un texte au style remarquable, dans un monde décrit par un luxe de détails. Tout juste peut-on regretter qu'il ne soit pas fait plus qu'allusion au mystère gravitant autour du personnage de Rudolf Hess. Un roman à relire...