Un des albums les plus sombres de Bob Dylan,
The Times They Are A- Changin' est l'oeuvre d'un artiste de vingt-deux ans qui paraît tout aussi désabusé que le cinquantenaire souffrant qui a écrit
Time Out Of Mind. Figurent ici, en bonne place, de vibrantes protest songs, comme le titre éponyme et "When The Ship Comes In", mais ce sont les chansons profondément pessimistes comme "Only A Pawn In Their Game", "The Lonesome Death Of Hattie Carroll" et "The Ballad Of Hollis Brown" qui donnent le ton à l'album. C'est comme si Dylan devait livrer sa création la plus noire avant de passer à la délivrance et aux rires d'
Another Side.
-- Rickey Wright
Sorti en janvier 1964, huit mois après
The Freewheelin’ Bob Dylan,
The Times They Are A-Changin’ consacre Bob Dylan comme le leader incontesté du courant protestataire du folk américain.
Si l’album offre plusieurs « protest songs » définitives, il marque une évolution subtile vers une écriture plus introspective. Dès cette époque, le rôle d’oracle dans lequel les mouvements progressistes le cantonnaient le restreignait dans sa liberté d’artiste. L’assassinat du président démocrate John Fitzgerald Kennedy en novembre 1963 le choqua beaucoup et le questionna sur le pouvoir de la musique à influencer le cours du réel.
Même si la chanson titre, sorte d’ode aux idées nouvelles, se réfère plus à des passages de la Bible qu’à l’actualité brûlante du moment, Bob Dylan y sous-entend que s’il y a révolte contre l’ordre ancien, elle n’est possible qu’à partir d’une décision individuelle aboutissant à un mouvement collectif exempt de suivisme.
« With God On Our Side », qui a été son morceau le plus repris dans les années 60, est un autre classique de la chanson engagée. Elle raconte les multiples conflits de l’histoire des Etats-Unis où le nom de Dieu fut invoqué pour justifier des attaques sanglantes. L’astuce suprême de Bob Dylan est de donner à ce titre des airs de cantique religieux sur fond d’une mélodie et d’une partie du texte empruntés au «
Patriot Game » de l’irlandais Dominic Behan (1957).
« When The Ship Comes In » fait appel à des références religieuses venant directement de la Bible (« la Genèse ») puisque le navire évoque l’arche de Noé. Cette ode à la défaite du mal deviendra un hymne traduit en plusieurs langues et son vers «
le monde entier nous regarde » sera chanté par les manifestants gauchistes lors de la Convention Démocrate de Chicago en 1968.
« Only A Pawn In Their Game », seule « protest song » traitant de l’actualité, est une évocation brûlante de l’assassinat de Medgar Evers, responsable pour le Mississippi de l’Association Nationale pour la Défense des Gens de Couleur. Le propos original du chanteur est de démontrer qu’assassins et victimes sont tous deux victimes du système mis en place par ce Sud si foncièrement raciste. La solution radicale pour Bob Dylan ne peut venir que de la suppression totale de la politique ségrégationniste.
Dans ce contexte engagé, on trouve quelques chansons d’amour qui traitent de sa relation avec Suze Rotolo sa petite amie de l’époque. La première,
« One Too Many Mornings » est une ballade mélancolique où par une nuit d’angoisse, Bob Dylan réfléchit à la fragilité du lien amoureux. La voix est toute en retenue comme accablée par la tristesse. La seconde,
« Boots Of Spanish Leather » nous montre un Dylan dépité par le long voyage de Suze en Italie. Cette période de solitude le rendra extrêmement prolifique puisqu’il va composer en quelques années plus de 200 chansons.
L’album se ferme sur l’étrange
« Restless Farewell » où le jeune Dylan fait un bilan contrasté de son parcours de chanteur engagé. La déclaration d’indépendance de Dylan « rester ce que je suis, dire adieu et m’en ficher complètement » préfigure l’oeuvre à venir où des thèmes plus personnels vont supplanter progressivement les préoccupations militantes.
S’il demeure plutôt austère par son ton parfois messianique, l’album conforte la maîtrise par Bob Dylan d’un folk habile où, à l’inverse de la plupart de ses collègues, il évite la grandiloquence et réussit à rester sobre et incisif, en un mot universel.
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