Définitivement, Ben Affleck est un excellent réalisateur. Autant, en tant qu'acteur, il a eu des choix et des performances plus que discutables, autant son premier film, Gone Baby Gone, était une excellente surprise, un des films américains les plus malins et les plus réussis de la décennie. The Town, quoique d'un niveau inférieur, confirme le talent certain du personnage.
Le film reprend un décor qui semble cher au réalisateur : les quartiers pauvres de Boston, là où il a passé toute son enfance, où se mêlent misère, violence et désespoir. La ville était déjà le décor dans Will Hunting (de Gus van Sant, dont il co-signait le scénario avec Matt Damon) ; dans Gone Baby Gone, elle en était le personnage principal, sorte de monstre invisible qui enserrait tous ceux à sa portée en leur ôtant tout espoir de s'en sortir. Le constat social est le même dans The Town, prenant pour protagonistes un groupe d'adultes sans avenir et ne voyant comme moyen de survie que le braquage de banques ; ici, néanmoins, ce constat est légèrement mis de côté pour l'intrigue du film, qui gagne en action ce qu'il perd en intensité émotionnelle. L'histoire, délaissant quelque peu les "petites gens", se concentre ainsi sur le duel opposant ces quelques malfrats et la police locale, qui cherche à mettre un terme définitif à leurs exactions. L'empathie est donc moindre (le premier film était centré sur une femme dont le bébé avait été kidnappé) ; mais le message est le même, et tout aussi inquiétant.
Le génie du film tient sans doute dans sa neutralité vis-à-vis des évènements : se refusant à véritablement prendre parti, Ben Affleck peut ainsi plus facilement cerner et dénoncer les travers d'une société en péril. Les braqueurs ne sont pas excusables pour leurs actes ; néanmoins ce sont tous des personnages livrés à eux-mêmes, qui n'ont jamais connu autre chose que la violence, l'alcoolisme, la pauvreté. Tous ont au moins un membre de leur famille en prison, certains ont perdu leur mère dès leur plus jeune âge, d'autres ont eu un enfant avant même d'avoir atteint la majorité. La politique de répression des forces de police, de l'autre côté, est clairement dénoncée comme aggravant les problèmes plutôt que les résolvant, n'apportant que résignation, rancoeur et désir de revanche au sein de ces quartiers pauvres en roue libre.
Et Ben Affleck a ainsi le talent de ne jamais sombrer dans le grand spectacle, ni le voyeurisme : tous les personnages sont d'une profondeur désarmante (et portés par un casting impeccable, mention spéciale à Jeremy Renner campant l'un des braqueurs au bord de la folie, et à John Hamm, le policier acharné, qui mériterait d'être plus souvent vu au cinéma), l'histoire est terriblement tragique, personne ne semblant pouvoir échapper à son destin.
Le film n'échappe cependant pas à quelques écueils : il est un peu long, l'histoire d'amour entre le héros et la fille qu'il prend en otage, point de départ de l'intrigue, est finalement peu intéressante, la fin est un peu facile. Autrement, il remplit bien son contrat, et l'on ne peut que se réjouir d'enfin voir l'un de ces films d'actions intelligents que l'on ne voit que trop rarement au cinéma.