Chaque tonalité de sa voix, chaque note expulsée de son harmonica ou grattée sur sa guitare à tendance whawhateuse ont la détresse du blues et ramènent aux champs de coton, tannés par le soleil, remettent au goût du jour le « sale nègre » levé sans ménagement au son de la corne, suant, ahanant jusqu'à la pleine lune, tenaillé par l'effort, la faim, la soif et la peur d'être passé à tabac, condamné à la misère, la souffrance dans une vie qui n'a plus de sens. Le blues, la musique du Diable, pansait alors les plaies, avec force alcool comme unique partenaire pour mieux s'abrutir le cerveau, oublier et repartir au combat. Le sud était esclavagiste, Tony Joe White est sudiste et Oak Grove, sa terre natale, est plantée au milieu des Cotton Fields. Il n'en fallait pas plus pour que le fantôme des Skip James, Lightnin' Hopkins ne vienne le hanter, lui le blanc qui chante comme un black et qui sort de sa guitare un son unique, nébuleux et marécageux, immortalisé aujourd'hui sous l'appellation de Swamp Blues et en faire, dans le même temps, leur héritier. Les dépositaires du Delta Blues peuvent dormir sur leurs deux oreilles, leur descendant est l'archétype même de la musique du sud comme en atteste la belle teneur des quatre premiers témoignages discographiques qu'il a livrés jusqu'à cette année 1972, date de la publication de The Train I'm On. Dans un registre similaire aux précédents, quoi que moins swamp mais plus acoustique avec une wha-wha qui s'exprime moins, ce numéro 5 fait encore mieux. Type d'albums à apprécier plus particulièrement dans la chaleur d'un soir d'été, sous le soleil déclinant, il est un excellent mélange de blues-rock doux et langoureux, de soul, de country et de folk. Sobre, chaud, authentique, attaché aux racines, homogène, il est, à mon sens, l'album référence de TJW, en tous cas pour ce qui concerne les années 70. Les beaux moments s'enchaînent les uns aux autres : I've Got A Thing About You Me et le magnifique As The Crow Flies qui débutent respectivement les faces A et B, Beouf River Road (la Rivière aux Baeufs est une rivière de Louisiane dont une crue est responsable de la perte de la ferme familiale), la charmante ballade The Gospel Singer, le sombre Sidewalk Hobo, The Train I'm On, The Migrant (et un chant molletonné de White), la chanson-titre et 300 Pounds Of Hongry (et le sublime solo de saxo de Charles Chalmers), qui replonge à pieds joints dans les marécages. 12 titres, 41 minutes : le Train est lancé. Ne ratez pas le bon wagon (PLO54).