Montserrat Figueras, on le sait, fut l'épouse et la muse de Jordi Savall dont l'hommage « In Memoriam », en introduction à cette parution commémorative, quelques mois après la disparition brutale de la soprano catalane, raconte la 1ere rencontre, en ce jour du printemps 1961, il y a donc plus de 50 ans. Lui, fils d'une humble famille, avec un père « rouge » et républicain, étudiant sans ressource. Elle, « jeune déesse inaccessible » venant d'une famille de la haute bourgeoisie catalane. De ces « opposés », à l'exact diapason du dialogue pour la Paix des âmes (et des armes) qui devint leur mission commune, bientôt sous le haut patronage de l'Unesco, est née l'une des aventures musicales les plus fécondes de notre temps.
Certes, il existait déjà au catalogue Alia Vox quelques disques déjà historiques permettant d'apprécier à son unique valeur l'art inimitable de Montserrat Figueras, « voix de l'émotion », « voix de lumière », soprano sans aucun doute, mais jamais vraiment cantatrice' On pense aux fameux chants de la Sybille que Savall et Montserrat Figueras firent entrer au patrimoine immatériel de l'humanité ; on pense aux envoutantes berceuses et aussi au merveilleux programme « Lux Feminae » amoureusement conçu par les deux musiciens et leurs amis.
Ce « nouveau » programme est pourtant bien plus qu'une compilation ordinaire. On y retrouve des extraits significatifs des trois programmes déjà évoqués (berceuse d'Arvo Part, Sybille galaique) mais aussi le cœur du répertoire de Montserrat : l'Italie, avec Monteverdi et Caccini, l'Espagne, surtout, avec Merula, Victoria, Milan, Guerrero, Falla et Ferdinand Sor (sublime récital avec Jose Miguel Moreno à rééditer d'urgence !) sans oublier ces villancicos et autres chants sépharades tant de fois amoureusement explorés. Chants sacrés, chants profanes, tradition populaire et musique savante. « La voix de l'émotion » est ici « voix de mélancolie », circonstances obligent, et on cherchera ailleurs les fastes sonores qui sont aussi la signature de Savall.
L'édition est évidemment exemplaire, à la hauteur de l'hommage « in memoriam » : chronologie, discographie exhaustive, textes de poètes catalans et portugais amis de la chanteuse et reprise de l'article publié dans Le Monde par Renaud Machart, au lendemain du décès de Montserrat : Machart rappelle notamment que le dernier récital public de la chanteuse fut consacré à un programme sur le thème des « Cycles de la Vie »... C'était au mois d'août 2012, à l'abbaye de Fontfroide où, venu assister à un programme sur les Folias donné par son mari et Hespérion XXI, j'eus moi-même l'insigne et inconscient privilège d'assister à quelques instants de l' ultime répétition de Montserrat Figueras.
Renaud Machart a cette belle formule : "La voix de Monterrat Figueras était comme une coloration, une mise en vibration du silence ». "La Dame de Lumière" n'est plus, mais le silence vibrera pour toujours de l'émotion de sa voix.