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En attendant patiemment que mon exemplaire parvienne jusqu'à moi, j'ai lu les commentaires concernant ce livre sur Amazon.com.
De nombreuses personnes s'y accordaient pour déclarer que "The ways of kings" était à ce jour le meilleur livre de l'auteur.
J'ai trouvé alors ce jugement peu vraisemblable : je suis une fan de Brandon Sanderson et à ce titre je craignais un peu, en particulier étant donné le rythme d'écriture très soutenu de cet auteur, d'avoir à subir quelques déceptions, liées à une répétition de schémas, des personnages trop semblables, un monde pas vraiment original.
Eh bien, pas du tout !
En lisant les remerciements de l'auteur (oui, j'ai été très consciencieuse, car curieuse de comprendre d'où venait ce magnifique pavé de 1001 pages, riches en superbes illustrations), j'ai compris que les oeuvres déjà parues de l'auteur étaient un peu la partie immergée de l'iceberg. B.S explique avoir réfléchit une dizaine d'années à ce livre, dont le premier jet date de 1993. Ainsi, si quelques familiarités apparaissent avec d'autres oeuvres (une certaine méthode de combat - qui rappelle Mistborn, une catégorie d'oubliés, exploités jusqu'à une mort certaine et proche, les hommes-de-pont - les habitants d'Elantris, 3 personnages très différents, évoluant parallèlement, pour un destin commun - un choix de narration fréquent d'une façon générale), "The ways of kings" à une qualité particulière, une finition parfaite.
Le monde est étrange, fait de roches uniquement, ravagé très régulièrement par de violentes tempêtes, qui apportent pourtant la vie par les nutriments de l'eau du ciel ; la magie de ces orages permet également de "recharger" les sphères garnies de joyaux - à la fois monnaie d'échange, source de lumière et source d'énergie pour toutes sortes d'artifices créés par l'inventivité des hommes.
Les plantes foisonnent pourtant, mais des plantes étranges, aux coques pierreuses, dont les tentacules multicolores ou les feuilles savent se rétracter ou se rabattre pour se protéger des ardeurs du vent. Les animaux sont pourvus de carapaces, et évoquent plus des crustacés de toutes tailles et de tout acabit que des mammifères.
On devine que l'homme, ainsi que les précieux chevaux, doivent être issus d'un passé très lointain, au climat plus clément, ou alors de l'un des pays de ce monde, où les orages dévastateurs n'existent pas, et où les plantes de ne rétractent pas au moindre contact.
D'étranges formes mouvantes, translucides et de couleur variées, les "sprens", apparaissent régulièrement : il y a ceux du vent, du feu, de la passion, de la douleur, de la pluie, de la créativité, de l'infection des blessures ; de la mort imminente, parait-il même...
Le thème général du livre est le poids du passé, que l'on croit oublié, noyé sous les légendes, mais qui resurgit comme une marée montante, s'exprimant de curieuses façons : de la bouche des mourants, dans les dessins d'une jeune fille douée et déterminée, dans le courage d'un jeune homme brisé par le destin et dans l'étrange changement de personnalité d'un célèbre guerrier vieillissant.
A part un prologue et un pro-prologue, ainsi qu'une poignée d'interludes (qui auraient pu être barbants - mais qui sont passionnants, comme de minuscules nouvelles pour certains, distillant une information nébuleuse, tout en croquant le portrait de personnages savoureux), le récit concerne les habitants d'Alethkar. Ce pays est régit par un système de caste, les "yeux-clairs" étant les nobles et les "yeux-foncés" les inférieurs, avec un système d'échelons. Une dernière catégorie complète le tout, les parshmen, serviteurs totalement soumis, presque muets et sans personnalité ni volonté propres.
Le pays est en guerre depuis 6 ans, depuis l'assassinat du roi par l'Ennemi. Mais la guerre, dans les Plaines Brisées, une très étrange région où le sol rocheux est sillonné de profondes crevasses infranchissables, tourne à la farce. Les Hauts-Prince d'Alethkar sont en concurrence en permanence ; l'enjeu est, plutôt qu'anéantir l'ennemi, de remporter le trophée... Celui-ci est un énorme joyau, présent au coeur des cocons d'effroyables créatures qui sortent parfois des crevasses durant la nuit pour se transformer en pupes sur un des plateaux. Dès qu'un groupe d'éclaireurs signale la présence de l'un de ces cocons, le signal de la bataille est donné, les armées se précipitent de part et d'autre, c'est la ruée vers l'or et la gloire...
Mais cette progression vers la fortune et l'ennemi ne peut s'effectuer que grâce au sacrifice (involontaire) des hommes-de-pont, qui portent ces immenses constructions, de faille en faille, premières cibles des flèches de l'ennemi. Ces hommes, au rôle pourtant fondamental, puisqu'ils permettent le passage des soldats de plateaux en plateaux, jusqu'au lieu de la bataille, sont quantité négligeable, des esclaves pour la plupart. C'est pourtant parmi eux que finit Kaladin, jeune homme brillant, un "yeux-sombres" (je plains le traducteur !) promis autrefois à un tout autre destin.
Le deuxième protagoniste, Dalinar Kholin, est un héros parmi les "yeux-clairs", le frère du roi défunt ; il est également l'un des rares de ce monde à posséder l'armure magique - qui décuple les capacités physiques naturelles - et l'épée tout aussi magique - qui apparait à volonté, dans une brume de glace, dans la main de son possesseur.
Le troisième personnage principal, Shallan, est une jeune fille subitement arrachée, de sa propre volonté, à son existence protégée de recluse dans la demeure familiale, pour venir s'abîmer dans les études, sous la houlette de la très intimidante Jasnah - soeur du roi actuel.
En effet dans ce monde (décidément bien étrange !) seules les femmes et les religieux (les "ardents") lisent, apprennent, expérimentent et créent. Les hommes combattent de préférence, ou sont fermiers (récolte des graines des plantes-cailloux, pour faire vite), ou bien artisans.
Ces trois personnes, aux destins et aux épreuves si différents, vont subir la même révélation troublante, quoique de façon fort différente : ils seront, tout au long du livre, inconsciemment et à leur dépens, le réceptacle de la magie, qui pourtant, aux connaissances actuelles n'"infuse" que les matériaux inertes. D'autres signes inquiétants se multiplient, l'assassin en blanc du roi défunt, être étrange qui tue en pleurant, continue de décimer les hauts-Princes, sous la commande d'un homme de l'ombre. Le monde court à sa perte, et seules quelques personnes en sont conscientes...
Ce livre, malgré sa longueur, a été très agréable et passionnant à lire d'un bout à l'autre. Le monde, si patiemment imaginé par l'auteur, se dessine peu à peu, les personnages sont minutieusement exposés, touchants et vivants. Les dialogues sont d'une grande finesse, l'intrigue complexe et intrigante, et les réflexions de fond d'une grande sagesse.
Ce livre est particulièrement abouti, soigné dans les moindres détails. Il mêle humour par touches légères, action, descriptions et dialogues avec justesse et mesure. J'ai retrouvée avec bonheur la retenue de cet auteur, qui sait montrer des réalités horribles et des sentiments puissants sans les imposer de plein fouet à son lecteur, laissant à celui-ci le libre arbitre de son imagination.
(Il y a tout de même de bonnes descriptions assez gores !... Mais rien d'insoutenable, malgré une réalité fréquemment terrible).
Neuf autres tomes sont prévus à la suite de "The ways of kings" ! Cela parait bien impressionnant... Toutefois, je me range à l'avis de la plupart des lecteurs de ce livre : il est exceptionnel, et j'attends la suite de pied ferme.
(Oui, je sais, ce commentaire est beaucoup trop long ! Je l'ai fait proportionnel au livre, voilà... J'aurais copier Patrick Rothfuss, c'est sûr, qui déclare sommairement : "I loved this book. What else is there to say ?". Heureusement qu'il est plus loquace quand il écrit...).