James Gray est à l'honneur au moment où sort en dvd son quatrième film,
Two Lovers, à peine un an après We Own the Night /
La Nuit nous appartient, magnifique film criminel doublé d'une tragédie familiale... exactement comme ses deux premiers!
Little Odessa, son premier film si noir et si maîtrisé, d'une exceptionnelle densité, révélait un regard de cinéaste déjà particulièrement aigu. Pour certains, ses deux films suivants n'atteignent pas la grandeur (et la concentration) tragique de ce premier coup de maître. Mais outre qu'ils ont des traits communs évidents et qu'ils partagent ce même regard infiniment honnête, privilégiant le récit et la matière humaine de leurs personnages, ils préfèrent un certain classicisme à une forme pseudo-novatrice et un peu creuse.
Pourtant, ce que montre The Yards, c'est bien la grande recherche formelle de Gray, qui, il l'a beaucoup dit, s'inspire de lumières et de compositions picturales (ex. Georges de la Tour) et travaille la matière sonore avec une grande dextérité. Cette beauté n'est que rarement recherchée pour elle-même, et sert un récit à la fois très limpide, permettant de porter des thèmes et motifs ancestraux, et à rehausser des personnages riches en ambiguïtés et (donc) en humanité. Le personnage principal interprété par Mark Whalberg, dont le retour met comme dans les tragédies grecques en branle la mécanique tragique, se débat et subit tandis qu'autour de lui les uns et les autres cherchent à échapper à cet acharnement du destin. La grandeur de ce film est de ne jamais perdre de vue l'épaisseur de ces personnages, quels qu'ils soient (et l'interprétation y est pour beaucoup) et de ne pas oublier que ce destin, aussi puissant soit-il, trouve aussi ses racines dans les forces sociales et politiques (même si le film n'insiste pas lourdement sur ces aspects). On a reproché à Gray, jusqu'à Two Lovers en tout cas, d'être trop sombre; certes, la note tragique est sa note de prédilection, mais il sait l'adapter au genre criminel avec beaucoup de force et de conviction.
Autrement dit, si ses trois premiers films sont autant des tragédies que des films criminels, s'ils payent leur tribut aux films du passé (Kazan, Visconti, Coppola par exemple), ils ne sont en aucun cas des redites et ne reposent pas sur des formules, parce que leur auteur ressent profondément les conflits dans lesquels ses personnages se retrouvent plongés (et d'ailleurs Gray ne cache pas que son propre rapport à son père et à son frère ont nourri son cinéma). Il est à cet égard passionnant de voir comment Gray revisite la comédie romantique autant que la tragédie familiale dans Two Lovers, et réinvestit les genres de ses affects et de sa perception si sensible.
Si vous ne recherchez pas qu'une mécanique scénaristique et des effets bien appuyés, si vous pensez que le cinéma de genre bien compris a toujours permis à certains grands artistes de produire une réflexion de type moral, si vous croyez comme Gray qu'on peut obtenir en même temps "la vérité et le spectacle", alors ces quatre films sont pour vous, et vous suivrez avec attention la carrière de ce cinéaste qui fait honneur au cinéma américain d'aujourd'hui, en lui rappelant d'où il vient et où il peut encore aller.
On peut également se reporter à mes commentaires sur Little Odessa et La Nuit nous appartient, et à celui de R comme Ralingue sur Two Lovers (ces deux derniers films d'ailleurs disponibles ensemble en
Coffret Dvd et
Coffret Blu-ray).
L'édition dvd Bac Films de The Yards, qui a récupéré le film de TF1 Vidéo, a réglé les problèmes de spatialisation du son qui gâchaient en particulier la première scène, au son si travaillé - en tout cas dans une des premières éditions TF1. Pour les anglophones, je rappelle qu'il existe une
édition Director's Cut en zone 1, parfaite pour le son et l'image (voir la fin de mon commentaire spécifique ci-contre, au titre duquel j'ai ajouté que c'est une édition pour anglophones).
Sur
le Blu-ray (également
sur cette page): le transfert HD améliore l'image, en respectant globalement les nuances des couleurs et les contrastes des scènes de nuit, et surtout le son, à plus forte raison si vous avez l'édition TF1 défectueuse mentionnée ci-dessus. Si vous n'avez pas encore ce film ou si vous l'aimez et souhaitez le voir dans les meilleures conditions possibles, l'acquisition de ce blu-ray me semble indispensable. C'est en tout cas la meilleure version disponible en zone 2. VF et VOSTF. Malheureusement, pas un seul supplément: quelle misère!
Fin 2011 est sorti un excellent livre d'entretiens entièrement consacré à ce cinéaste :
James Gray. Une très belle réussite, à ne pas rater.