On réédite enfin ce brûlot historique comme il le mérite !
Ce disque fameux, composé de démos enregistrées entre 1971 et 1973, avec le soutien officiel de John Cale (et officieux du trublion Kim Fowley) à la production, est sorti en 1976. On peut le dire : c'est à partir de ce disque à la lumière pourpre de néon,que le rock prend le virage d'une nouvelle révolution : celle des punks, des oubliés de l'histoire, des musiciens anonymes et crasseux, des instrumentistes approximatifs, des jeunes gens en colère ... Jonathan Richman a longtemps patienté dans l'ombre, adorant en secret le vieux rock & roll des années sauvages ou le cynisme pop du Velvet Underground (Richman illustre à merveille cet adage : peu de gens ont acheté les disques du Velvet dans les sixties, mais tous ceux qui l'ont fait ont ensuite monté un groupe). Trop en avance, il a du laisser passer toutes les caravanes à paillettes du grand cirque post-psychédélique : le bon vieux rock n'était plus à sa place, les seuls à en faire encore autour de 71 étaient les Flamin' Groovies, et on ne peut pas dire que ça marchait très fort pour eux ... En 1976, Bersekley sort enfin ces bandes : et malgré le retard, le disque est encore à l'avant-garde de ce qui se fait de plus excitant dans le rock : un disque adolescent, rageur, à la fois débile et profondémment intelligent, sobrement interprété par des musiciens qui hésitent encore entre des flamboyances orgiaques héritées des Doors, et un minimalisme tranchant comme dans "White Light / White Heat". C'est "Roadrunner" qui ouvre les débats, et elle devient instantanément le classique de toute une génération de protos-punks (les Sex Pistols en donneront une version définitive dans "The Great Rock & Roll Swindle"), une chanson pourtant très éloignée des dépressions urbaines d'un Lou Reed et dans laquelle Richman affirme haut et fort qu'il aime les filles, mais encore les radios, le rock & roll et les fast-foods. Blagues de potaches, plaisanteries du fond de la classe : "Pablo Picasso was never called an asshole ... not like you" : "Pablo Picasso" est la grande chanson sarcastique de cet album, tandis que "She cracked" ou surtout "I'm straight" sont des sommets de perversion, d'amateurisme inspiré et de génie rock & rollien. Et le plus curieux dans tout ça, c'est que ça sonne toujours aussi bien aujourd'hui (tous les fans des Strokes, Libertines, et autres Clinic devraient venir se rassasier à cette source d'éternelle jouvence). La réédition est splendide : jolie pochette, livret dépliant fourmillant d'infos et d'images, et son remastérisé à la hauteur de l'histoire. Indispensable.