On a coutume d'étiqueter Mauriac "écrivain catholique". Personnellement, c'est une expression qui me chagrine. D'abord parce qu'elle est réductrice, ensuite parce qu'elle exhale un insidieux parfum de prosélytisme. Bien sûr que la Foi occupe dans l'oeuvre mauriacienne une place essentielle, mais elle n'en est pas pour autant le thème unique, et quoi qu'il en soit jamais au grand jamais je n'ai eu le sentiment, en lisant Mauriac, qu'il cherchait le moins du monde à me convertir.
Non, tel Bernanos, tel Julien Green, Mauriac est tout simplement un merveilleux romancier, un psychologue de premier ordre qui excelle à fouiller d'une plume élégante les âmes les plus noires ou les plus exaltées. Ah, que d'heures magnifiques j'ai passées en sa compagnie, à déguster sa prose délicate et à me passionner pour ses personnages tourmentés! Demandez-moi quel est son meilleur livre et je vous répondrai sans doute
Le Noeud de vipères. Mais demandez-moi lequel je préfère et je vous répondrai: celui-ci!
A sa publication, en 1927, Mauriac a 42 ans. Ecrivain reconnu et célébré, il compte déjà à son actif plusieurs belles réussites comme
Le Baiser au lépreux ou
Le Désert de l'amour. Pour "Thérèse Desqueyroux", le voilà qui s'inspire d'un fait divers authentique, l'histoire d'une femme qui a tenté d'assassiner son mari à l'arsenic. Sur cette trame criminelle qui inspirera également
Simenon quelques années plus tard, Mauriac bâtit un roman qui n'a rien de policier, mais se dévore pourtant comme un véritable suspense.
Fi de l'empoisonnement! Fi de l'enquête! Fi du procès! Le livre s'ouvre directement sur le non-lieu de Thérèse, comme si Mauriac voulait nous signifier d'entrée de jeu que l'aspect trivialement judiciaire de l'affaire ne l'intéresse pas. Non, ce qu'il veut, c'est comprendre le pourquoi intime des choses, la genèse du mal, le processus mental par lequel une épouse ordinaire se métamorphose en apprentie meurtrière. Pour y parvenir, il va entrer dans l'âme de Thérèse, l'accompagner dans son introspection, remonter le cours de sa vie pour mieux établir la généalogie de son geste criminel.
Ce livre est un magnifique portrait de femme, un portrait qu'on dirait peint de l'intérieur, tout en clairs-obscurs, sans aucun sentimentalisme, à la manière d'un Rembrandt. Mais c'est aussi le portrait à charge d'une certaine bourgeoisie de province, étouffante, étriquée, rétrograde, engoncée dans ses traditions et ses préjugés. Le véritable crime de Thérèse, en fin de compte, le plus impardonnable, ce n'est pas tant d'avoir voulu tuer son mari que d'avoir, ce faisant, tenté de s'évader de la prison sans barreaux à laquelle son mariage la condamnait. Tout au long du récit, on sent bien, à la manière dont il en parle, que Mauriac est du côté de son héroïne, qu'il la comprend, qu'il compatit à son destin. Il s'attachera d'ailleurs tellement à elle qu'il la fera revenir sous sa plume, huit ans plus tard, dans
La Fin de la nuit.
Mince par son volume, ce livre est immense par l'humanité qu'il dégage et admirable par la qualité de sa prose. Une prose en apparence humble, dépourvue d'effets, mais dont la simplicité même recèle des trésors de sensibilité. Certaines pages de ce roman sont parmi les plus émouvantes que j'ai jamais lues.