"These Days" est un peu à Bon Jovi ce que "Blood on the Tracks" était à Bob Dylan. Chacun des titres qui composent ce fabuleux disque porte également une fêlure, une blessure. Les textes sont plus brutaux qu'à l'accoutumée, les ambiances sont dans l'ensemble très mélancoliques, le groupe se livre ici à coeur ouvert : ruptures sentimentales, peur de l'avenir, trahisons, désillusions, These Days est l'album le moins évident de la carrière de Bon Jovi, à des années lumière de ce que le groupe proposait dans les flamboyantes années 80. Un album presque marginal.
Richie Sambora privilégie ici les sons clairs - tout en ajoutant un peu de grain sur les titres rock de l'album, comme "Hey God", "Damned" ou "All I Want Is Everything" - les guitares acoustiques, se livre avec dextérité à des arpèges bien sentis et exécute des solos bourrés de feeling et imprégnés de blues.
Le chant de Jon est à nouveau très réussi, avec cette voix toujours brisée et ici très poignante, parce qu'elle chante des sentiments douloureux, simplement. La voix de Richie se superpose à merveille sur celle de Jon, le duo se revèle dans toute sa splendeur, terriblement efficace. Le mellotron de David Bryan nous prend les tripes sur le break de "Lie to Me" ; ses claviers, accompagnés des percussions de Tico Torres sur le très émouvant et très poétique "It's Hard (Letting You Go)", donnent le vertige... que dire de plus ? "My Guitar Lies Bleeding in My Arms" met définitivement le groupe à nu : merveille rock au texte étonnamment pessimiste, s'éveillant en douceur, sonnant comme une menace avant de monter crescendo pour un final torturé et rageur, Jon accomplissant des prouesses vocales et Richie faisant saigner sa Fender !
L'intro piano-guitare de "These Days" est somptueuse et annonce un des plus grands titres de la carrière du groupe, avec ses images puissantes d'individus ordinaires, coeurs brisés et solitaires ; "Something to Believe in" ne laisse pas indemne non plus, avec ses choeurs discrets (sonnant presque comme des choeurs de monastère) sa batterie fracassante, une partie centrale chaotique, et ses textes amers chantés par un Jon très introspectif et totalement lyrique !
Cet album prouve en fait que Bon Jovi n'est pas du tout le groupe que certains prétendent qu'il est, à savoir un groupe à minettes aux chansons pop simplettes. Il est bien plus profond qu'on ne le pense, bien plus poétique et plus social qu'on ne le croit, et cet album le démontre largement. Si aux USA These Days n'a pas été un succès, il l'a très largement été en Europe et dans le reste du monde, où la tournée mondiale de support de l'album a été un véritable triomphe, installant très confortablement le groupe dans les hautes sphères de la gloire internationale.
These Days est une peinture, un disque de rock extrêmement réussi, sobre, à l'état presque brut, délicat ; il mérite plusieurs écoutes pour en saisir tout le sens ; pas si basique que ça, donc, pas tant commercial non plus, il suscite la perplexité tant il se démarque de ses prédecesseurs sur le plan sonore.
Ce disque est un morceau d'âme à saisir absolument. Eteignez les lumières, allumez une bougie, écoutez ce disque de cette façon, et saisissez-le dans toute sa splendeur secrète.
C'est un genre d'album que peu de groupes issus des années 80 ont été capable de réaliser durant leur carrière, et même ceux qui ont tenté de le faire s'en sont mordu les doigts par la suite. Avec ce disque, Bon Jovi fait donc partie des rares groupes qui ont su se réinventer dans une décennie musicale pourtant bouleversée par l'arrivée du grunge et de l'alternative, démontrant ainsi à ses détracteurs que ses membres étaient de sacrés musiciens dotés d'un potentiel énorme et habités d'une ambition peu commune. De grands auteurs-compositeurs de leur temps, sous-estimés à tort.