Dans la lignée de ces groupes blancs à guitares, dont c'est le retour en force à l'aube des années 00, les Black Keys s'imposent parmi les plus convaincants avec les White Stripes. Il s'agit également d'un duo (Dan Auerbach et Patrick Carney) originaire d'Akron qui a beaucoup écouté les bluesmen du Sud, c'est à dire une voix éraillée, une guitare et une batterie bruts de décoffrage qui avaient déjà fait merveille sur le premier (passé inaperçu)
The Big Come Up, où ils reprennaient "No Fun" des Stooges. Produit par un des membres du groupe pour le mythique label Fat Possum, l'ensemble des chansons célèbre l'esprit de "Louie Louie" et Junior Kimbrough, évoquant par endroits Led Zeppelin ou John Mayall avec une classe qui n'a rien de rétro.
--Hervé Comte
A titre de comparaison, quatorze heures, c'est à peu près le temps que met l'ingénieur du son de Radiohead pour régler le son d'un pied de grosse caisse en studio. Or, c'est ce qu'il a fallu aux Black Keys pour enregistrer cet album – ni plus ni moins – et dans une cave, qui plus est.
Il n'est pas pour autant question de bricolage sur ce
Thickfreakness, puisqu'on a affaire à des types qui connaissent leur sujet sur le bout du doigt et n'ont pas besoin d'autres instrumentistes ou d'un environnement « professionnel » pour faire de la bonne musique. La voix de Dan Auerbach sonne comme celle d'un chanteur qui aurait au moins le double de son âge : elle scande des mots simples et presque universels, elle charrie des torrents de mélancolie et de rage, semble parler depuis le fin fond des siècles, quand l'Amérique était encore la terre des pionniers et rêvait d'absolu.
De toute évidence, la leçon de Junior Kimbrough (repris ici, avec
« Everywhere I Go ») a été bien assimilée par son élève. Comme batteur, son acolyte Patrick Carney est loin d'être parfait (au moins, il ne parviendra jamais à être plus mauvais que Meg White), mais son jeu convient tout à fait au répertoire. La guitare, crasseuse et agressive à souhait, ne fait pas dans la dentelle non plus : elle a tellement de corps et de présence qu'elle parle parfois toute seule (
« Hard Row »,
« No Trust »). Sur
« Midnight In Her Eyes », Dan Auerbach s'autorise même à rajouter une partie de basse, un exercice auquel les Black Keys ne sont guère habitués tellement il peut leur sembler superflu. Mais seul le résultat compte et il est plus qu'intéressant.
Plus que du blues, on a avec eux du rock garage (littéralement) revisité, peut-être, mais avec brio, et ce n'est pas pour rien que le
« Have Love Will Travel » de Richard Berry est repris ici dans son arrangement le plus connu, celui de la version des Sonics.
Un tel album (muni dans l'édition japonaise d'un titre bonus,
« Evil ») permet d'affirmer que le blues n'est pas (encore?) une langue morte et que les petits blancs-blancs des Black Keys sont de ceux qui la maintiennent formidablement bien en vie, avec élégance et dignité – on n'est pas chez Johnny Lang, donc. Ceux qui veulent l'essence même des
Touches Noires (enregistrant au débotté, en duo, la rage au ventre et dans des conditions pas possibles) trouveront là leur compte.
Frédéric Régent - Copyright 2012 Music Story