On sait que depuis une dizaine d'années, le cinéma coréen a explosé sur nos écrans - pour s'en tenir aux plus grandes réussites, citons les films du vétéran Im Kwon-Taek (cf.
Le Chant de la fidèle Chunhyang et
Ivre de femme et de peinture); ceux d'un grand cinéaste également un temps devenu ministre de la culture de son pays, Lee Chang-Dong (cf.
Secret sunshine ou Poetry, sortie en salle fin août 2010); ceux des cinéastes hyper-doués de la nouvelle génération, au premier chef Bong Joon-Ho (cf.
Coffret Bong Joon-Ho comprenant The Host & Memories of Murder et
Mother). Et puis il y a le cas Park Chan-Wook.
Un cas, non pas parce qu'il oeuvrerait dans des genres assez codifiés ou parce qu'il les mélangerait. Le mélange des genres est un des traits définissant le cinéma coréen, et chacun à sa façon, tous les cinéastes cités ci-dessus le pratiquent aussi. Un cas, bien plutôt parce qu'il s'agit d'un cinéaste ultra-créatif, qui a des myriades d'idées. Pour ma part, je l'admire pour cela, sans trouver qu'elles sont toujours toutes bonnes, tant s'en faut. Que l'on trouve que ses films dépassent la mesure ou non, en particulier dans sa "Trilogie de la Vengeance", dont la pièce centrale
Old Boy reste la plus connue, on ne peut nier à Park Chan-Wook son ambition et ses audaces. On sait que Quentin Tarantino voulait lui donner la Palme d'or pour Old Boy - il a finalement obtenu le Grand Prix du Jury, mieux qu'un lot de consolation (Thirst a lui eu le Prix du Jury en 2009).
De prime abord, son dernier film en date, Thirst, est un peu moins audacieux que les précédents. Enième revisitation décalée du mythe vampirique, il s'agit pourtant là d'un de ses films à mon sens les plus réussis. Peut-être parce qu'il résiste au trop-plein, parce qu'il dose mieux ses effets, et parce que la façon dont il revoit le mythe ne se limite pas au jeu sur les codes et les figures de style. Sous des dehors plus ou moins plaisants (prévenons les âmes sensibles qu'elles risquent d'être dérangées), le film n'en est pas moins, avec son personnage de prêtre catholique miraculé mais devenu vampire, une réflexion assez intéressante sur la culpabilité et la responsabilité.
Film voulu comme très hétérogène, Thirst connaît plusieurs phases dans le récit et l'évolution des personnages et de leur rapport. Malgré quelques longueurs, ces évolutions sont fécondes, et permettent aux acteurs d'exceller dans la caractérisation de leur personnage sous leurs différents aspects - si le toujours extraordinaire Song Kang-Ho donne ici comme ailleurs (Memories of Murder, The Host, Secret Sunshine, etc.) toute sa mesure pour rendre les tourments de son personnage de prêtre jouisseur et tueur, il faut saluer la révélation de Kim Ok-Vin, qui joue admirablement le passage au désir insatiable et à la perversion mutine. Jusqu'à une dernière séquence qui fait culminer leur rapport entre ceux de personnages de cartoon et d'amants indissociablement liés, tour à tour drôle et déchirante, Park tient la corde raide, grâce à ses idées et son talent visuel mais aussi à ces formidables acteurs. A propos de talent visuel, dans un des bonus consacré aux décors, la décoratrice explique bien à quel point Park a souhaité modérer les impressions visuelles, en particulier dans la première partie, afin de ménager les contrastes. Car Thirst croise son histoire de vampirisme avec une adaptation partielle du
Thérèse Raquin de Zola, ce qu'on aurait pas franchement attendu de la part de cet anti-réaliste notoire! Là aussi, l'hétérogénéité est à l'oeuvre, du pseudo-réalisme à la fantaisie pure, de la platitude aux envolées visuelles. La musique est à l'avenant. De la cantate de Bach (transposée à la flûte) qui ouvre le film aux rythmes latins et aux passages lyriques, elle emballe idéalement un film qui ne se refuse ni l'humour, ni l'ironie, ni le mélodrame. Park Chan-Wook a d'ailleurs qualifié son oeuvre de "mélodrame de vampire à scandale"!
Les bonus étant un peu chiches, je vous conseille plutôt l'édition en blu-ray. Outre que la copie HD est de très bonne qualité (mais celle du dvd ne démérite pas), seul le blu-ray bénéficie d'un super-bonus: une version plus longue de 15' établie par le réalisateur pour la sortie vidéo, qui accompagne la version cinéma. Disons-le tout de suite, celle-ci ne révolutionne pas la vision qu'on a du film, à peine modifie-t-elle l'équilibre de certaines scènes et donne-t-elle quelques explications supplémentaires. Outre que les ellipses de la version d'origine convenaient souvent aussi bien, cela n'arrange pas les petits problèmes de rythme qui existaient déjà, le film étant sans doute un peu long, dans n'importe laquelle de ses versions. Mais les amateurs seront contents de ne pas seulement avoir des scènes coupées, et de bénéficier des deux versions. Pour le reste, les bonus se limitent à un module sur la musique, et ladite musique (35') sur un diaporama des photos de tournage. Rien de bien transcendant, mais cette édition reste globalement de qualité.