Trois ans après le remarquable
Mer de Noms, A Perfect Circle réapparaît avec un nouveau line-up et, surtout, un disque sublime. Les compositions se sont encore affinées et le son est dans l’ensemble plus léger (instrumentalement), quoique plus sombre. Pourtant, le disque est moins immédiat : il faut se laisser pénétrer par ses lignes de basse cristallines, ses sonorités discrètes et précises, les atmosphères et le chant pour succomber tout à fait à ce rock au lyrisme contenu.
Les paroles de Maynard James Keenan donnent à l’ensemble une continuité narrative, illustrant un cheminement. Présenté comme « une oeuvre conceptuelle qui explore la face la plus sombre de l'âme humaine » (le propos, ronflant, est celui du dossier de presse, non du groupe),le disque semble en effet retracer l'histoire d'une dépression.
« The Package » fait du récit d'une séparation le début de ce disque et de cette dépression. Le titre de l'album, symboliquement, évoque la lutte contre la dépendance* - qu’elle soit toxicomaniaque ou amoureuse (plusieurs lectures sont possibles). Dès
« The Package », premier morceau qui dure plus de sept minutes, le ton est donné. Intense, le titre a quelque chose d'inquiet, au-delà du calme apparent des premières notes égrenées. Si l’atmosphère semble calme, ce n’est qu’un leurre – et l’immixtion des guitares nerveuses et lourdes donne une tonalité dramatique au morceau. Le reste de l'album s’inscrit d’ailleurs dans cette tonalité, bien que les derniers morceaux soient plus apaisés. Les chansons qui suivent dépeignent des climats sombres, évoquant le désespoir (
« Weak & Powerless »), le suicide (
« The Noose », dont le texte est vraiment sublime). Les textes magnifiques de Maynard James Keenan s'épanouissent, portés par sa voix pleine de retenue, de justesse : sans aucun doute, Keenan est-il l’un des tout meilleurs chanteurs de l’histoire du rock, et cet album en donne une preuve éclatante. Un filet de lumière perce avec
« A Stranger », tout en douceur, semblant ramener un espoir précaire Mais il est chaviré par la colère : sur
« The Outsider », le chanteur apostrophe quelqu’un (est-ce lui-même ?), l’invitant à se révolter contre son propre désespoir : « Lying to yourself again / Suicidal imbecile / (...) Disconnect and self-destruct - one bullet at a time / What's your hurry ? Everyone will have his day to die ». S'ensuivent alors des morceaux plus apaisés, dont l'étonnant
« The Nurse Who Loved Me », reprise de Failure. Le calme instauré par les titres qui suivent reste précaire :
« Pet » et le titre de clôture,
« Gravity », restent parcourus de spasmes de nervosité et de colère. Mais
Thirteenth Step s'achève en douceur, sur ces superbes derniers mots: « I choose to live ». Une formule définitive, comme la dernière phrase d'un roman, ou comme ce « I must fight this sickness & find a cure » qui concluait
Pornography de Cure.
Avec
Mer de Noms, Keenan et Howerdel avaient déjà frappé fort. Mais avec ce second album, superbement mixé par Andy Wallace, A Perfect Circle s'impose comme un groupe capital du rock des années 2000, hautement créatif, musicalement ingénieux, subtil, délicat, mélodique, intense, poignant. La presse ne jurant que par les Strokes, Libertines et toute une ribambelle de groupes néo-garage, ce deuxième opus n'a pas eu l’écho qu’il aurait mérité. Il n'en demeure pas moins l'un des tout meilleurs albums rock de l'année 2003. * Le titre de l'album,
Thirteenth Step, fait référence aux « twelve steps » des Alcooliques Anonymes, c’est-à-dire aux douze étapes du chemin de la lutte contre l’addiction. Maynard James Keenan connaissait personnellement Layne Staley (chanteur de Alice In Chains), héroïnomane pendant des années, qui finit par se suicider en avril 2002 – ce qui influença probablement l’écriture des paroles.
Mikaël Faujour - Copyright 2013 Music Story