Quatre ans après
Oh Yes I Can qui avait signé le retour en solo de David Crosby après 18 ans de pénurie,
Thousand Roads, dont le thème principal est le voyage, arrive dans les bacs. Pléthore de gros producteurs (Phil Collins, Don Was, Dean Parks, Glynn Johns, Stephen Barncard, Phil Ramone et bien sûr David Crosby), meute de requins de studio (Pino Paladino, Jeff Porcaro ...), armada d'amis de longue date (Jackson Browne, Russ Kunkel, Craig Doerge, Graham Nash…), tout est calibré pour un album taillé sur mesure où, pour une fois, David Crosby lâche les rênes de l'écriture pour se consacrer à sa tâche vocale. Ainsi, la bande à Bonnie Raitt lui concocte tour-à-tour trois morceaux: John Hiatt se charge d'un chaleureux et inspiré
«Through Your Hands », Paul Brady d'un gracile
« Helpless Heart » alors qu'une reprise du
« Coverage » de la pianiste Bonnie Hayes, est une heureuse surprise. C'est pourtant Phil Collins qui ouvre le bal avec
« Hero », coécrit avec Crosby, et on comprend aussitôt qu'on a là affaire à un produit bien calibré, bien produit, où finalement rien de ce qui fait l'originalité de David Crosby n'est présent. Exit donc l'étrangeté de certains accords jazzy, la bizarrerie harmonique qui a imprimé sa marque à nombre des morceaux qui jalonnent une déjà longue carrière: la crème de l'écriture pop est conviée et la recette se veut donc immuable. On rigole peu, à vrai dire, avec les œuvres des rois de la pop : Marc Cohn nous narre l'histoire d'un vieux soldat,
« Old Soldier », Jimmy Webb file à toute allure vers la métaphore motorisée sur un
« Too Young To Die » où la voiture, allégorie de la vie de Crosby, semble bien cabossée quand même (« il est paisible de perdre le contrôle » y entend-on), et finalement Stephen Bishop, qui n'est pas monsieur 100 000 volts, nous décrit une pauvre
« Natalie ». C'est dur de croire au père Noël après une telle avalanche de morceaux traînants mais le
« Columbus » de Noel Brasil nous requinque avec ses douces révélations marines tout en conseillant au marin d'eau douce qu'est devenu David Crosby de jeter l'ancre : pas tout de suite tout de même puisque tour-à-tour
«Thousand Roads », entièrement écrit par l'artiste(*), fait feu de mille bois et décoche, juste devant le magnifique
«Yvette In English », la palme du plus beau morceau de l'album : on regrette simplement l'absence de Joni Mitchell qui s'est contenté de co-écrire cette dernière chanson alors qu'une petite participation aurait été bien appréciée (La dame proposera sa propre version sur
Turbulent Indigo en 94).
Avec un seul morceau écrit par lui seul, David Crosby prouve une fois de plus avec
Thousand Roads que ses fans doivent être patients s'ils espèrent tenir un jour entre leurs mains un compagnon égal au
If I Could Only Remember My Name de 1971, et surtout que c'est la bizarrerie de son son qui en fait sa qualité et non pas de plates explications de textes portées par des musiques déshumanisées. L'homme reprendra la route cinq ans plus tard, en famille, avec CPR, Crosby, Pevar, Raymond, ode à la toute récente découverte d'un enfant prodige, Raymond, et occasion de repartir sur de nouveaux chemins mais toujours accompagné. (*) avec en 2ème titre du single, une version live inédite magique de
« Almost Cut My Hair » enregistrée à Tokyo le 22 avril 1991 seul à la guitare, lors d'un concert de CSN.
Thierry Gaydon - Copyright 2013 Music Story