Á quoi pense la vieille dame plus qu’octogénaire, depuis son Chicago natal ? Á l’immense Billie Holiday, qui lui donna jadis l’audace de s’enhardir à saisir un micro, et à qui elle rendit, sur disque ou en scène, plusieurs fois hommage ? A ses débuts inusités (on peut l’apercevoir dans le film parfaitement rock and roll The Girl Can’t Help It), ou à la merveilleuse paire inspirée qu’elle constitua, des années durant, avec son emblématique batteur de mari Max Roach ? Aux multiples géants du jazz (Eric Dolphy, Sonny Rollins, ou Coleman Hawkins, parmi beaucoup d’autres) avec lesquels elle croisa le fer mélodique ? Au véritable oukase dont elle fut victime, à cause de ses engagements politiques et sociaux, et des chansons qui en découlèrent, ce qui eut comme conséquence de lui interdire l’accès des studios durant la majeure partie des années soixante ? A l’extrême attention qu’elle porta au moindre de ses enregistrements (en créant à chaque fois une rencontre rare avec l’auditeur), et au chant qu’elle sut développer, gorgé d’authenticité, de sens dramatique, et de plénitude ?
On ne sait : peut-être que la vieille dame est loin de ce qui précède, et peut-être conserve t’elle une légitime fierté à avoir réalisé tout cela.
Tout cela, on en retrouve une bonne part (les solistes émérites, de Stan Getz, à Archie Shepp, de Charlie Haden à Art Farmer, et les variétés d’inspiration, qui en ont fait un référent absolu du chant dans le jazz moderne), dans ce sublime coffret en trois tomes, évocation grâce à 37 thèmes de plus de cinquante années de carrière, le tout compilé et agencé par le producteur de toujours de la chanteuse, Jean-Philippe Allard. Car ici, on nous rappelle tout simplement à quel point Anna Maria Wooldridge, alias Abbey Lincoln, est grande. Chronologiquement homogène, le premier volume s’attache aux débuts de la dame, en compagnie du grand orchestre de Benny Golson, ou des Riverside Jazz All-Stars. Nous sommes ici dans la vocalise jazz la plus pure, mais, instantanément, Abbey Lincoln nous indique que pareille assertion ne vaut pas grand-chose.
Dans « Triptych : Prayer/Protest/Peace » (extrait de la Freedom Now Suite-1960, de Max Roach), elle fait entendre tous les feulements de l’Afrique, en lever de soleil de ce qui deviendra quelques années plus tard le free-jazz…ce qui n’interdit pas à la chanteuse de frayer plus loin avec le gospel (« Lonesome Lover »), voire de s’autoriser quelques surprenantes rencontres (en particulier avec Sun Ra). Le deuxième disque s’attache aux brillantes pièces enregistrées au début des années 90, et en particulier à cet extraordinaire album que fut The World Is Falling Down, dans lequel, joutant et jouant avec le saxophoniste alto Jackie McLean, et Clark Terry à la trompette, elle interprétait, entre autres, le thème de « You Must Believe In Spring And Love » (composé par Michel Legrand, et ici présent). Le dernier volet compile des œuvres enregistrées de 1995 à nos jours, et dans lesquelles Abbey Lincoln se montre d’une égale grâce farouche, aussi à l’aise dans les standards du jazz, que dans le folk ou la pop-music…ce qui nous vaut quelques versions à fondre d’émotion du « Mr. Tambourine Man » de Bob Dylan, ou d’un « Avec Le Temps » que n’aurait pas rêvé Léo Ferré. Et l’on passe sous silence le mirifique « The Windmills Of Your Mind » (« Les Moulins De Mon Cœur », en français dans le texte, dans la bouche de Miss Dominique, ou Dany Brillant), là encore signé Michel Legrand.
On a ici rendez-vous, non pas avec l’histoire, mais avec l’éternité. Si besoin était, Through The Years : 1956-2007, surprenant par ses multiples facettes, émouvant, énergique, révolté, sensuel et sentimental, consacre Abbey Lincoln comme l’une des plus grandes chanteuses de jazz de la deuxième moitié du vingtième siècle, et, assurément, comme sa dernière diva assoluta encore parmi nous.
Le coffret s’accompagne d’un fort beau livret de près de quarante pages, remarquablement documenté, et à l’iconographie bouleversante : un argument supplémentaire pour fuir le téléchargement, et retrouver le frisson de l’objet.
Christian Larrède - Copyright 2013 Music Story